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L’Amérique dans tous ses États

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Au fil de leur expansion, les États-Unis ont souvent bénéficié d’un heureux concours de circonstances, tout en développant un véritable « art du deal » pour agrandir leur territoire. Ces événements historiques expliquent pourquoi les déclarations surprenantes de Trump sur un éventuel achat du Groenland, le canal de Panama ou encore le Canada ne semblent pas si absurdes aux yeux de nombreux Américains.


Panama, Canada, Groenland… Folie des grandeurs, ou calcul géopolitique? Les déclarations tonitruantes de Donald Trump laissent les Européens pantois. Ils n’ont encore rien vu…

Tout le monde s’interroge. Est-il devenu fou? Est-il un agent de Poutine? Désinformé par ses conseillers? Inculte et ignare? Un Néron du Nouveau monde et des temps modernes? Ou tout simplement un président américain bien décidé à redéployer tous azimuts la puissance des États-Unis?

De fait, pour de nombreux Américains, rien ne les choque, tant ces visées s’inscrivent dans le prolongement de leur propre histoire nationale et contiennent une certaine logique.

Revenons en arrière, de quelques décennies seulement…

Peu après la création des États-Unis, l’expansion vers l’Ouest s’imposa comme une idée simple.

Au grand soulagement de Washington et Jefferson, Louis XVI, dans une déclaration qui ne manquait pas de noblesse, avait d’emblée fait savoir que la France ne rechercherait pas une quelconque expansion territoriale en échange de son aide à bouter les Anglais de leurs 13 colonies. Il eût été pourtant assez légitime de réclamer la restitution du Canada français, lâché seulement 20 ans auparavant… D’ailleurs le bon Benjamin Franklin avait salué cette magnanimité, assez peu courante dans les relations internationales.

Nombre d’Américains loyalistes de la couronne britannique se réfugièrent au Canada, que les expéditions militaires envoyées par George Washington n’avaient pu approcher, et figurent parmi les aïeux des “anglos” canadiens d’aujourd’hui. La frontière resta de très longues années assez floue, et les États-Unis s’accommodèrent de la présence de ce dominion anglais, sans toutefois que la question fût définitivement enterrée – nous le constatons aujourd’hui.

L’achat de la Louisiane et l’expansion vers l’ouest

Jefferson, une fois élu président en 1801, à la suite de John Adams qui était peu francophile, commença à s’intéresser à l’immense territoire à l’Ouest, nominativement mais légalement français. Notre premier Consul Bonaparte s’étant cassé les dents à Saint-Domingue (qui deviendra Haïti), ayant besoin d’argent pour financer une guerre sur le point de se déclarer, et réalisant qu’il était illusoire de vouloir se maintenir dans un territoire aussi immense que la Louisiane, qu’il avait pourtant récupéré des Espagnols en 1800, se décida avec Talleyrand de se débarrasser de cette possession… et y consentit pour $15 millions de l’époque, soit moins de $400 millions d’aujourd’hui, une pitance (pour s’en faire une idée, l’Empire State Building a changé de main en 2013 pour près de 2 milliards!). Le diable boiteux et son collaborateur Barbé-Marbois, ancien ambassadeur à Washington, ministre des Finances, et qui finira à la Cour des Comptes, touchèrent l’un une commission d’agents immobilier, pour rester poli, l’autre un “bonus” tout à fait transparent octroyé par le Premier Consul. Ainsi, le traité fut signé le 30 avril 1803, et la rupture de la Paix d’Amiens eut lieu le 18 mai de la même année.

A lire aussi, Gerald Olivier: Panama, Groenland, Canada: quand Donald Trump ravive la Doctrine Monroe

Les négociateurs américains à Paris, James Monroe (qui deviendra président des États-Unis de 1817 à 1825 et qui énonça la fameuse Doctrine éponyme), et James Livingston (un des Pères Fondateurs de la nation américaine, signataire de la Déclaration d’Indépendance) furent surpris par cette décision française de tout brader. Ils ne s’attendaient pas à une cession aussi totale et aussi généreusement proposée… D’un seul coup, les États-Unis doublèrent de superficie! Les lenteurs des correspondances avec le président Jefferson et le Congrès étaient telles, qu’ils prirent sur eux de conclure le marché. De fait, jamais dans l’histoire du monde une transaction d’une telle ampleur n’avait eu lieu.

Fresque Murale, United States Capitol, Cox Corridor, Washington DC, Architect of the Capitol, DR/

Pour les Américains, ce fut vraiment le début de l’affirmation de leur puissance émergente sur l’échiquier mondial, un grand bond en avant géographique, la découverte d’un vaste continent qu’ils se sentaient appelés, assez naturellement, à régenter.

De fait, nombreuses sont les villes américaines aux racines françaises qui commémorent le Louisiane Purchase, alors que les Français l’appellent La Vente de la Louisiane. De nombreuses stèles et plaques disséminées sur un territoire grand comme l’Europe, rappellent aux passants cet événement capital dans l’essor des États-Unis.

Jugez-en: pas moins de 15 États (sur 50) sont issus de cette transaction: l’Arkansas, l’Iowa, le Kansas, la Louisiane, le Missouri, le Nebraska, l’ Oklahoma, ainsi que des territoires situés dans les Etats actuels du Colorado, Minnesota, Montana, Nouveau Mexique, Dakota du Nord, Dakota du Sud, Texas, et Wyoming actuels, excusez du peu!

Le sud-ouest et le Pacifique:

Une fois cette acquisition digérée, ce fut au tour des Espagnols et de leurs successeurs mexicains d’être évincés, afin de faire de la place au flot roulant des vagues d’immigrants, Européens qui se succédèrent sans discontinuer, par centaines de milliers, à partir des années 1840. Bons princes, ces derniers gardèrent les noms espagnols de pratiquement toutes les localités de Californie, de l’Arizona, du Nevada et du Nouveau Mexique. Le coût de ces acquisitions territoriales? Hormis quelques expéditions militaires, rien qui ne mit en péril les finances de cette république conquérante. Le Pacifique était atteint, Columbia était pleinement chez elle. Mais cela ne suffit pas.

L’Alaska:

Vint l’opportunité d’acheter l’Alaska en 1867. Ces quelques arpents de neige avaient-ils un quelconque intérêt? Pourquoi diantre s’y intéresser? Comme dira des décennies plus tard l’inénarrable Sarah Palin, tant moquée pour sa remarque ingénue : “Mais pardi, je vois la Russie depuis ma fenêtre!..”  Sachant que les colons russes s’avançaient un peu trop près du nord de la Californie (non, l’ours sur son drapeau n’a rien à voir avec la mascotte russe), il convenait d’y mettre le holà, d’autant plus qu’on s’était arrangé avec les cousins britanniques pour définir à la corde une frontière commune allant jusqu’au Pacifique.

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Autant donc mettre les choses au carré avec le Tsar Alexandre II, qui était dans une position financière difficile à la suite de la guerre de Crimée, et ne pouvant pas défendre ce territoire lointain contre les Anglais: cet immense territoire grand comme trois fois la France fut donc acheté pour la maigrelette somme de 7 millions de dollars ($130 millions de nos jours, le quart de la valeur de Trump Tower!) sous la présidence d’Andrew Jackson, un Démocrate du Sud qui succéda à Abraham Lincoln.    

Deal!  Ainsi fut fait, à moins d’1 dollar (d’aujourd’hui) l’hectare, avec en sus le pactole en pétrole, découvert bien plus tard. Il faudra pourtant attendre un peu avant que l’Alaska ne devînt le 49e État de l’Union, sous la présidence du général Eisenhower, le 3 janvier 1959.

Hawaï

Hawaï fut obtenu à meilleur marché encore. Sous prétexte de difficultés faites aux businessmen américain, exit la reine Lili’uokalani. Cinq ans plus tard, le territoire fut purement et simplement annexé par le Congrès en 1898 pendant la présidence de William McKinley, un républicain (son prédécesseur démocrate Grover Cleveland hésitait). Le même McKinley annexa d’ailleurs Porto Rico, les Philippines, Guam, à la suite de la guerre contre l’Espagne. Hawaï deviendra le 50e État le 21 août 1959, toujours sous la présidence de “Ike”.

Tout ceci montre qu’il n’y a rien d’anormal, pour les Américains, de poursuivre cette “Manifest Destiny”, terme d’ailleurs inventé en 1845 John L. O’Sullivan, le rédacteur en chef d’un journal démocrate, The United States Magazine and Democratic Review.

Timbre-poste américain (v. 1953) commémorant l’achat de la Louisiane ; Barbé-Marbois (ministre des finances, qui finira à la Cour des Comptes) est représenté aux côtés de James Monroe et de Robert Livingston, Bureau of Engraving and Printing DR.

What comes next…

Quant on Groenland, entend-on souvent, qui peut raisonnablement penser que le Danemark sera un jour en mesure de le défendre des visées de la Russie? D’ailleurs, il a bien été sous la bannière étoilée pendant la Seconde Guerre mondiale, tandis que le Danemark étouffait sous la botte allemande. Pourquoi les Danois seraient-ils donc choqués? Financièrement aux abois, n’ont-ils pas vendu aux Etats-Unis les Îles Vierges en 1917 pour 25 millions de dollars-or! ($630 millions de nos jours, une mazette comparée au refinancement de 3,5 milliards de dollars du Rockefeller Center en plein centre de Manhattan).

Enfin, quant au canal de Panama, il a été financé et terminé par les Américains après l’abandon des Français. Jimmy Carter et son ambassadeur Ambler Moss se sont imprudemment dessaisis de cette artère stratégique du commerce mondial. Les Panaméens, poursuivent les thuriféraires de Donald Trump, n’ont pas respecté le traité en laissant les Chinois s’installer trop près des commandes du canal, il est donc tout à fait justifié d’en reprendre la contrôle.

Revenons au Canada, qui parait être la déclaration la plus farfelue, et apparemment la plus improbable, tant l’émoi a été vif à Ottawa. Pourtant, pour les Américains trumpistes qui regardent un planisphère, “it makes sense”, cela fait du sens. Les Canadiens de l’Ouest se sentent existentiellement plus proches de leurs voisins du Montana que des anglos de Toronto, ou bien davantage encore, de ces Frenchies du Québec. Les Européens paniqués peuvent s’émouvoir et prendre des sels, mais pour la nouvelle Administration MAGA, il n’y a guère de doute: la realpolitik est à l’œuvre, et elle joue dans la cour des grands.

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