Bientôt une récession aux Etats-Unis ? Un scénario risqué pour l'Europe
"Tout peut arriver". Donald Trump est resté pour le moins évasif lorsqu’une journaliste de NBC l’a interrogé sur le possible risque d’une récession aux Etats-Unis, lors d’une interview enregistrée depuis sa résidence de Mar-a-Lago en Floride, et diffusée le 3 mai dernier. Ce qui n'empêche pas le président américain d'affirmer que son pays aura bientôt "la meilleure économie de [son] histoire"... La même semaine néanmoins, le département du Commerce dévoilait les chiffres de la croissance américaine pour le premier trimestre 2025 : contre toute attente, le PIB de la première puissance mondiale s’est contracté de 0,3 %, après une hausse de 2,4 % au quatrième trimestre de l’année dernière. De quoi donner des sueurs froides aux marchés. Donald Trump impute pour le moment cet écart à Joe Biden. Et si récession il y a, c’est son prédécesseur qui devra en assumer toute la responsabilité. Le coupable idéal.
De l’autre côté de l’Atlantique, l’Europe n’a en tout cas rien à gagner à ce que les Etats-Unis plongent en récession. A commencer par les entreprises. Un recul du PIB "impliquerait une baisse des achats de biens et de services à l’échelle mondiale. Certains pays se retrouveraient plus vulnérables que d’autres", souligne Eric Dor, directeur des études économiques à l’Ieseg. L’Allemagne et l’Italie, en tête, qui concentrent plus de la moitié des exportations européennes vers les Etats-Unis. "Si ces deux États souffrent, les autres en ressentiront les conséquences à leur tour. Il y aura un effet domino", prévient l’économiste. L’Irlande, destination privilégiée des multinationales américaines en raison de son environnement fiscal favorable, pourrait également se retrouver dans une position inconfortable.
Le consommateur américain devra faire des arbitrages
A la Banque de France, le risque est pris très au sérieux. "C’est un sujet que nous suivons de près, à la fois à l’échelle française et au niveau de l’Eurosystème. Nous publions des prévisions tous les trimestres. Pour établir ces projections pour la zone euro, nous devons nous appuyer sur l’environnement international", explique Vladimir Borgy, directeur adjoint de la conjoncture et des prévisions macroéconomiques au sein de l’institution financière.
Aux Etats-Unis, la guerre commerciale enclenchée par Donald Trump va surtout toucher les consommateurs américains, qui vont subir la hausse des tarifs douaniers. Avec un pouvoir d’achat ainsi réduit, ils devront faire des choix. Ce qui pourrait se répercuter sur leurs projets de tourisme en Europe. "C’est un réflexe traditionnel : les vacances à l’étranger font figure de dépenses discrétionnaires et sont souvent les victimes de ce type d’arbitrage", avance Enguerrand Artaz, stratège à la société de gestion La Financière de l’Echiquier (LFDE). Reste à savoir si une telle perte serait compensée par le retour des touristes chinois, qui se font toujours attendre depuis le Covid.
Pour les marchés financiers, une récession américaine aurait aussi des répercussions en cascade. L’alerte du premier trimestre, déjà, a secoué Wall Street. "Une chute des Bourses américaines peut provoquer une aversion au risque généralisée dans le monde, ce qui complique le financement en actions et nuit aux investissements. Si cette baisse génère des pertes pour les banques, elles pourraient devenir plus prudentes dans l’octroi de crédits", prévient Eric Dor.
Pour autant, certains paramètres pourraient, à l'inverse, jouer favorablement. "Si l’on raisonne à l’échelle de la zone euro, l’environnement international pourrait être moins porteur, en particulier du fait de la baisse des exportations européennes vers les États-Unis. Mais on observe aussi un effet potentiellement favorable sur l’inflation, lié à la baisse des prix du gaz et du pétrole, nuance Vladimir Borgy de la Banque de France. Cela pourrait améliorer le pouvoir d’achat des ménages européens et soutenir la consommation." Et contenir, à l’arrivée, une potentielle baisse de la croissance du Vieux Continent.
Décision finale en juillet
Reste une inconnue majeure. "Le véritable enjeu se présentera début juillet, avec la fin du moratoire sur les droits de douane et la décision finale de Donald Trump", rappelle Christopher Dembik. Le conseiller en stratégie d’investissement de la société de gestion suisse Pictet AM se montre pour l’instant "très sceptique quant aux risques de récession. Au pire, on assistera à un ralentissement de la croissance, dont l’impact pour l'Europe sera assez faible." Pour l’économiste Zsolt Darvas, chercheur à l’institut Bruegel, Donald Trump finira par "trouver des accords avec de nombreux pays, même si ce n’est pas le cas avec tous. Ce qui signifie que la plupart des droits de douane suspendus ne seront finalement pas appliqués".
En attendant, la Fed, qui au contraire son homologue européenne, se voit assigner une double mission - le plein-emploi en plus de la stabilité des prix -, se retrouve dans une situation inconfortable. "Elle interviendra en cas de récession, mais elle ne peut pas agir de manière préventive. Pour l’instant, les données sur l’emploi sont stables, et en face, les perspectives d’inflation repartent. La Fed sera contrainte d’attendre et de consolider les chiffres. Elle agira donc avec retard et ne pourra pas empêcher une 'croissance négative' si celle-ci se matérialise", anticipe Enguerrand Artaz de la LFDE. De quoi mettre un peu plus de pression sur son patron, Jerome Powell, déjà pris en étau entre les désidératas de Trump et la réalité économique du pays.
