Avec Casey Means en Surgeon General, Donald Trump porte aux nues les pseudo-médecines
Dans les émissions de télé-réalité si chères à Donald Trump, il n’est pas rare que la distribution change au dernier moment, sans prévenir. Un nouvel acteur fait son apparition et remplace un candidat qui n’a plus les faveurs du public. C’est ainsi que Casey Means, 37 ans, est arrivée dans la politique américaine : d’un coup, dans un ultime rebondissement, dont seul le chef du mouvement Make America Great Again (Maga) a le secret.
A moins de vingt-quatre heures du scrutin sénatorial pour le poste de Surgeon General, sorte de communicant en chef de la santé, Donald Trump a brusquement inscrit l’entrepreneuse et influenceuse au casting, sans donner d’explications. Jusqu'à ce jour, le 7 mai, un tout autre nom avait été proposé au vote, celui de Janette Nesheiwat, une directrice de clinique new-yorkaise, habituée de la chaîne conservatrice Fox News.
Avec ce revirement – un de plus – Donald Trump espère faire oublier une mauvaise séquence. Accusée d’avoir menti sur ses diplômes, Janette Nesheiwat avait vu ses chances d’être validée par la représentation nationale s’amenuiser drastiquement ces dernières semaines. D’éminentes personnalités d’extrême droite, comme la militante Laura Loomer, une des leaders d’opinion du mouvement Maga, ont ainsi appelé à la récuser sur les réseaux sociaux.
"Une escroc qui se base sur ses impressions"
Face au Sénat, qui a pas encore annoncé la date de son audition, Casey Means disposera d’au moins deux avantages. Le premier : la surprise. Les représentants américains vont devoir se faire un avis dans l’urgence sur cette nouvelle candidature, s'ils ne veulent pas trop retarder la prise de fonction du Surgeon General. Le deuxième, le plus important : la jeune femme, fondatrice de Levels, une entreprise spécialisée dans les capteurs de glucose et les conseils diététiques, ne traîne pas les casseroles de sa prédécesseure. Mais son profil, fidèle à ceux proposés par Donald Trump jusqu’à présent, n’en est pas moins problématique sur le plan scientifique.
Casey Means a construit l’ensemble de sa jeune carrière en marge de la communauté médicale. Un parcours qui lui vaut l’opposition d’une large partie des scientifiques. "Elle fait partie de ces escrocs de plus en plus nombreux qui s’improvisent spécialistes de divers domaines scientifiques sur la seule base de leur vécu et de leurs impressions, au mépris des essais cliniques et des statistiques", fustige une figure de la biologie américaine. Son identité a été préservée, en raison du risque de représailles. L’administration Trump couper les financements au moindre mot contre elle.
Celle qui devrait s’avérer "la meilleure Surgeon General de l’histoire" à en croire les quelques mots du président sur son réseau Truth Social, n’a ainsi jamais vraiment terminé ses études. Elle devait devenir chirurgienne, mais s’est arrêtée avant de passer ses derniers examens. Trop "stressée", dit-elle, par les attendus du cursus. Pressée, aussi, de se lancer dans le monde de l’entrepreneuriat et des réseaux sociaux. De quoi interroger sur ses capacités à assumer un rôle aussi intense que celui de porte-parole des experts médicaux, principale fonction du Surgeon General.
Conseils bien-être et recettes de cuisine
De fait, Casey Means, formée à Stanford et titulaire du titre de docteur – tout de même –, est rompue à l’art de la communication, une compétence centrale pour son futur rôle. Elle s’est fait un nom grâce à ses nombreux conseils "bien-être" dispensés en ligne. Des petits trucs pour garder la forme, des recettes de cuisine et des analyses de comptoir. Le tout distribué dans une infolettre suivie par 200 000 abonnés, et depuis 2024 dans un livre Good Energy : The Surprising Connection Between Metabolism and Limitless Health. Un best-seller.
Elle est aussi très appréciée des électeurs de Donald Trump. Sa popularité a pris un nouvel essor l’année dernière, en pleine campagne présidentielle. Invitée sur les plateaux de Joe Rogan et Tucker Carlson, les présentateurs stars des trumpistes, elle s'est mise à multiplier les recommandations en matière de politique sanitaire, un sujet attendu par de nombreux américains. Réputée proche de l’actuel secrétaire d’Etat à la Santé, Robert F. Kennedy Jr., elle est aujourd’hui considérée comme l’une des plus fières représentantes de sa doctrine contre les maladies chroniques, Make America Healthy Again.
Mais, si arpenter les plateaux ne devrait pas lui poser de grandes difficultés, se faire l’écho des médecins et de la littérature scientifique apparaît comme une mission bien plus périlleuse. Et pour cause : la jeune femme n’a jamais vraiment exercé la médecine en dehors de ses études. Une fois diplômée, elle s’est surtout adonnée à des consultations de "thérapie fonctionnelle". Une médecine alternative non reconnue par les sociétés savantes américaines, et qui pioche dans de nombreuses pratiques ésotériques comme la naturopathie, l’acupuncture ou encore l’homéopathie.
Soigner les "déséquilibres"
Selon les tenants de cette pseudoscience inventée dans les années 1990 par le chimiste américain Jeffrey Bland, la médecine scientifique ferait en grande partie fausse route. Au lieu de chercher des remèdes complexes, dont l’efficacité a été éprouvée, il faudrait, pour soigner, revenir à une compréhension intuitive du corps. Chercher les "déclencheurs", les "médiateurs", ou les "déséquilibres", qui seraient en cause dans les pathologies. Tuer le mal à la racine, en somme. Des concepts aussi creux qu’éloignés des préceptes scientifiques.
Ces idées simplistes peuplent la "pensée" sanitaire de Casey Means. La jeune femme s’étonne ainsi qu’on ne puisse pas se fier à "l’intuition" ou aux "messages de Dieu" à la place de la littérature scientifique, sans se faire rabrouer. "Si j’ai la capacité, dans mon corps, de faire un bébé, je n’ai pas besoin de lire des études revues par les pairs ou des encyclopédies pour connaître le sujet", a-t-elle même affirmé, sans gêne, dans un des podcasts de Joe Rogan. Des idées à des années-lumière de ce qui est normalement attendu au poste de Surgeon General.
D’après Casey Means, la plupart des pathologies chroniques, l’obésité, le diabète, Alzheimer, la dépression ou encore l’infertilité seraient liés à une mauvaise alimentation et un mauvais mode de vie qui empêcheraient le corps de créer une "bonne énergie". Une thèse réductrice qui se base sur des concepts infondés et sous-estime largement l’impact de nombreux autres facteurs, comme les virus ou la génétique.
Soigner les "bonnes énergies", enlever l’obligation vaccinale
Alignée sur les positions de Robert F. Kennedy Jr., la prétendante au titre de Surgeon General a promis, le jour de la proposition de son nom par Donald Trump, le 7 mai, d’aider à débarrasser l’Amérique des "conflits d’intérêts" avec l’industrie pharmaceutique ou agroalimentaire. Elle veut aussi améliorer les désastreux repas servis dans les cantines scolaires, mieux surveiller les ingrédients utilisés dans la nourriture industrielle, ou encore "interdire la publicité pharmaceutique à la télévision". Des mesures qui pourraient s’avérer salutaires, et attirer les faveurs d’une large partie de la population américaine.
Mais en l’absence de boussole scientifique, d’autres propositions seraient à même, elles, de s’avérer dévastatrices. En octobre dernier, à l’antenne de Joe Rogan, elle fustigeait notamment le caractère obligatoire de certains vaccins pour les enfants, estimant qu’ils pouvaient causer l’autisme. Une fake news, maintes fois réfutée. Non seulement jamais aucun lien n’a été démontré, mais en plus, revenir sur les vaccins infantiles risquerait au contraire de faire revenir les taux de mortalité à cet âge à des niveaux comparables à ceux du siècle dernier. Rien de moins qu’une catastrophe sanitaire.
Si Casey Means obtient la validation du Sénat – ce qui est possible, au regard du soutien pour le moment sans faille des sénateurs républicains au mouvement Maga – l’influenceuse deviendrait le premier Surgeon General sans jamais avoir été en fonction dans le système de soins. Elle briserait ainsi une importante convention aux Etats-Unis. Ce ne serait pas la première fois que l’Amérique de Donald Trump chercherait à déjouer le scénario établi. Dans les shows comme en politique, c’est désormais le spectacle qui prévaut.
