Dimitri Zoulas, chef de l'Ofast : "Le narcotrafic crée une criminalité organisée d’atmosphère"
Alors que Gérald Darmanin a annoncé, ce samedi 17 mai, l'ouverture d'ici 2028 d'une nouvelle prison de haute sécurité à Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane, afin d'accueillir entre autres les "profils les plus dangereux du narcotrafic", le chef de l’Office anti-stupéfiants (Ofast) Dimitri Zoulas fait le point pour L’Express sur les différentes menaces liées au trafic de stupéfiants en France. Explosion de la production, de la circulation et de la consommation de substances, ultraviolence banalisée, réseaux de plus en plus structurés, tentatives de corruption, menaces sur les magistrats ou les surveillants de prison… Il alerte notamment sur "une criminalité organisée d’atmosphère" et le franchissement de certains paliers de violence, qui menacent la sécurité nationale. Entretien.
L’Express : En mars dernier, vous indiquiez sur France Info que nous vivions "un moment historique du point de vue de la menace liée au narcotrafic", qui n’a "jamais été aussi élevé en France". Quels sont les facteurs qui ont, selon vous, intensifié cette menace sur les derniers mois ?
Dimitri Zoulas : Nous avons en effet atteint une quantité et une vitesse de circulation des drogues inédites sur notre territoire. La production de ces substances semble désormais illimitée : pour la cocaïne, on avoisine par exemple 4 000 tonnes de production en Amérique latine aujourd’hui, contre moins de 2 500 il y a cinq ans. Lorsqu’on saisit en France plus de 53 tonnes de cocaïne en 2024 [NDLR : soit 135 % de plus qu’en 2023], même si c’est un record, on comprend donc qu’il reste beaucoup de travail à faire. Le cannabis consommé en France, lui, continue d’être acheminé en provenance principalement du Maroc et de l’Espagne. La multiplication des vecteurs maritimes, aériens - l’aéroport de Roissy est particulièrement touché - et terrestres pour acheminer ces drogues en Europe et en France depuis les pays producteurs explique en grande partie l’accélération du flux.
En parallèle, l’évolution du marché et la structuration de la criminalité organisée en France sont également des sources d’explication : alors que la consommation de cannabis reste stable - mais importante - en France, le nombre de consommateurs de cocaïne a, lui, doublé en cinq ans. Les cartels sud-américains ont tout simplement décidé d’investir l’Europe après avoir saturé le marché américain. C’est la loi de l’offre et la demande : le prix de gros a baissé, les vecteurs d’acheminement se sont multipliés, les réseaux de semi-grossistes et de revente sont allés chercher des consommateurs partout - y compris dans les campagnes et sur Internet.
Qui sont justement les réseaux français qui s’occupent d’écouler la cocaïne partout en France ?
Jusqu’à récemment, les réseaux français n’avaient pas de contact direct avec les cartels sud-américains, parce que ce n’est pas si facile de dealer avec ces gens-là. Il faut mettre beaucoup d’argent sur la table, acheter de grosses quantités, se mettre en danger. Ceux qui savaient le faire, c’était la ’Ndrangheta italienne, les cartels slavophones des Balkans, les organisations nigérianes, ou des groupes criminels albanophones. Tout cela a changé. Des organisations criminelles françaises ont commencé à se structurer : une petite fraction des trafiquants de cités se sont enrichis dans les années 1990 et 2000, notamment via le trafic de cannabis, et ont fini par oser établir les premiers liens avec l’Amérique latine, et passer les premières commandes françaises. Ces organisations ont encore augmenté leurs profits : un kilo de cocaïne achetée 1 000 euros à Bogota vaut 5 000 euros quand elle arrive en Guadeloupe, puis 28 000 euros quand elle arrive en France. Je vous laisse faire le calcul.
Comment identifier ces réseaux, et les arrêter avant qu’ils ne puissent écouler ces drogues sur le marché français ?
À l’Ofast, on se concentre dans ce qu’on appelle le "haut du spectre", c’est-à-dire toutes les organisations criminelles capables d’acheminer des drogues et les revendre à des semi-grossistes, voire de devenir ces semi-grossistes. Nous travaillons avec les magistrats spécialisés de la JIRS et de la Junalco sur une centaine de dossiers très spécifiques qui ciblent les principales structures criminelles actives en France, identifient les chefs, les lieutenants, caractérisent les infractions, leur surface financière, leurs mécanismes de blanchiment. Nous procédons régulièrement à des opérations sur le terrain - souvent en coordination avec d’autres pays - pour les neutraliser les unes après les autres.
Ce n’est pas sans succès, puisque sur les 50 plus gros trafiquants français identifiés par l’Ofast, 30 ont été interpellés en quatre ans. Ils sont quasiment tous incarcérés aujourd’hui. On peut citer l’exemple de Mohamed Djeha, ou "Mimo", localisé par l’Ofast puis arrêté en 2023 en Algérie grâce à la coopération policière. Nous avions un dossier très sérieux sur lui, qui montrait comment il continuait de gérer son réseau de La Castellane, à Marseille, depuis l’Algérie. Une seconde partie de l’opération menée par les policiers de Marseille avec l’appui de la DNPJ a permis, il y a une quinzaine de jours, de démanteler son réseau à La Castellane et d’interpeller une vingtaine de ses lieutenants, notamment pour blanchiment aggravé et association de malfaiteurs. L’Ofast avait minutieusement exploité et transmis à la PJ Marseillaise les données issues d’une messagerie cryptée, Exclu, qui a révélé l’ampleur de ce groupe criminel et les détails de son fonctionnement.
Quid du "moyen du spectre", dont les membres ont également une capacité de nuisance très forte sur le territoire ?
Cela fait justement partie de mes orientations depuis que je suis arrivé à l’Ofast. On parle de groupes criminels organisés, que l’on estime à environ 5 000 personnes, eux aussi issus de la structuration autour du cannabis dans les années 1990 et devenus pour la plupart des semi-grossistes. Ils sont considérés par nos services comme des trafiquants d’envergure qui structurent complètement le visage des stupéfiants en France.
Ce sont eux qui investissent, revendent ou écoulent le stock quand ils contrôlent des territoires de vente, et qui exploitent les petites mains du "bas du spectre", qui gèrent les petits points de deal, les "Uber Shit", acceptent de conduire une voiture pour "faire un contrat" accepté pour 5 000 euros sur les réseaux sociaux. Ce "bas du spectre" est d’ailleurs devenu tellement violent qu’il donne cette impression de désordre public, en écrasant la réalité du phénomène du narcotrafic - c’est-à-dire une organisation rationnelle et très organisée gérant un flux de produits, devenue la colonne vertébrale de la criminalité organisée en France.
Dans un tel contexte, il peut y avoir un sentiment d’impuissance : dès qu’un haut membre du réseau est incarcéré, un autre prend sa place… Comment arrêter durablement ce cycle ?
Evidemment, tout cela est mû par une logique commerciale : le chef est vite remplacé, pour que le commerce continue. Si les saisies dites "sèches" - par exemple les saisies douanières sans identification du réseau - ne perturbent que très peu le trafic, il est important de rappeler que chaque arrestation et condamnation dans le cadre d’une enquête approfondie sont très bénéfiques pour la sécurité intérieure, parce que cela désordonne le réseau. Et lorsqu’il est désordonné, il est plus facile à démanteler. Par ailleurs, si vous n’agissez pas, le flux s’amplifie encore plus vite, comme on a pu le voir aux Pays-Bas par exemple, où des organisations puissantes comme la Moccro mafia se sont créées, et ont fini par menacer directement les responsables politiques.
La situation du narcotrafic en France serait bien pire si les enquêtes menées ne conduisaient pas à de très nombreuses arrestations (plus de 40 000 condamnations en 2024 pour trafic de stupéfiant, 110 millions d’euros saisis pour cette seule catégorie d’infraction). Vous avez des États européens, notamment en Europe balkanique, qui sont aujourd’hui complètement viciés par la puissance des organisations criminelles qui contrôlent aujourd’hui des fonctionnaires, voire des responsables politiques. Si nous n’avons pas de maires en France contrôlés par des narcotrafiquants, ni de policiers ou de magistrats exécutés directement par les cartels, ni d’hectares de terre de cannabiculture contrôlées à l’arme de guerre par des organisations, c’est justement parce que nous luttons au quotidien sur le sujet, et parce que nos responsables politiques ont fait de la lutte contre les stupéfiants et la criminalité organisée associée une priorité très claire.
On assiste malgré tout à une banalisation de la violence au sein de ces réseaux. Il y a quelques mois, la tête d’un adjoint de la prison des Baumettes, à Marseille, a été mise à prix. A-t-on franchi une nouvelle limite ?
Oui. Non seulement par la normalisation des homicides, mais aussi parce que les réseaux assument désormais sans aucune vergogne des milliers d’infractions violentes, menaces, séquestration, défenestration, blessures, jambisations. C’est un monde d’ultra-violence qui s’inscrit dans un contexte général que l’on pourrait qualifier de contre-culture, qui banalise la violence et l’érige en mode de vie, en même temps d’ailleurs que le pseudo-enrichissement qui est supposé être l’avantage de ce genre de vie. Le résultat, c’est qu’un tiers des auteurs des tentatives d’homicide ou d’homicide a moins de 20 ans.
Dans ce phénomène de structuration criminelle, on peut constater que des paliers de violence sont franchis, à commencer par la présence et la consommation de produits partout sur le territoire national, présentés comme quelque chose de positif, notamment pour la jeunesse. Des organisations s’approprient ensuite des territoires donnés, se labellisent, comme on le voit avec la DZ Mafia ou Yoda par exemple. La conférence de presse de cette même DZ Mafia en octobre dernier, imitant pathétiquement le décorum du FLNC corse, symbolise aussi le franchissement d’un palier - celui où des criminels osent se mettre en scène et s’adresser au public. Récemment, on a encore franchi un nouveau palier avec les tags et attaques de prison du pseudo "collectif de défense des droits des prisonniers français"… On a entendu parler il y a quelques années de "djihadisme d’atmosphère". Je crois que l’on peut aujourd’hui parler d’une "criminalité organisée d’atmosphère", qui menace non seulement la sécurité, mais aussi le pacte républicain.
Quels sont justement les prochains "paliers" qui pourraient menacer l’État ?
Les menaces de plus en plus fortes sur les magistrats et les policiers, qui sont déjà là. Les assassinats ciblés. Les risques d’atteinte au pacte républicain en raison de la richesse des narcotrafiquants, par la corruption, dont les tentatives sont devenues quasi-systématiques. Le franchissement de ces paliers les uns après les autres est très important et inquiétant. L’autre menace, c’est également la saturation du dispositif de lutte contre le narcotrafic. Le système fonctionne à plein régime, jusqu’à être totalement saturé : policiers, magistrats, prisons. Et dans ce cas c’est le désordre qui augmente immédiatement.
Le tableau que vous dressez est vertigineux. Y a-t-il aujourd’hui une prise de conscience politique assez forte du problème, et avez-vous les moyens nécessaires pour travailler sur le sujet ?
Nos autorités sont tout à fait conscientes de la situation : une loi ambitieuse vient d’être adoptée, des moyens renforcés seront consacrés à cette lutte, l’administration et la justice s’adaptent rapidement. La lutte contre les trafics de stupéfiants est une politique prioritaire du gouvernement, objet d’un suivi étroit. A l’échelle nationale et locale, l’Ofast dispose ainsi de 15 antennes territoriales et coordonne le réseau départemental des cellules de renseignement opérationnel sur les stupéfiants (Cross).
Une partie de nos activités, c’est justement de faire un état de la menace qui soit clair et compréhensible, pour alerter les procureurs, les préfectures, les autorités politiques, etc. La deuxième chose, c’est de faire comprendre que la voie la plus efficace est la voie la plus ardue : viser les organisations criminelles et pas seulement les saisies de produits stupéfiants, investir dans une approche globale, dans des investigations complexes, mobiliser le renseignement, comme on l’a vu par exemple avec la toute récente inauguration de l’État-major de lutte contre la criminalité organisée [Emco].
