David McCloskey : "Avec Donald Trump, il y a un risque réel d’instrumentalisation de la CIA"
Il s’est imposé parmi les grands noms du roman d’espionnage. Après le succès de Mission Damas (Verso, 2024), David McCloskey signe cette année Moscou X (Verso), un thriller échevelé qui mêle intrigue financière et infiltration d’agents au cœur du système poutinien. Déjà plus de 100 000 exemplaires ont été vendus dans le monde. Depuis le Texas, où il réside, l’ancien analyste de la CIA - il a passé huit ans au cœur du renseignement américain - garde un œil sur son ex-employeur, et s'inquiète des les pressions politiques que l'administration Trump pourrait bientôt exercer sur l’Agence. Analyse d’un homme bien renseigné.
L'Express : votre premier roman avait pour théâtre la Syrie, un pays que vous connaissez bien pour y avoir passé plusieurs années en tant qu’analyste de la CIA. Comment avez-vous procédé pour l’écriture de celui-ci ?
David McCloskey : Ce fut à la fois excitant et terrifiant, car il a fallu bâtir un univers à partir d’une réalité que je ne maîtrisais pas encore sur le bout des doigts. Je me posais des centaines de questions, sur ce que les Russes mangent, boivent, la façon dont ils se comportent en société, l’état du trafic routier à Saint-Pétersbourg le lundi matin… J’ai eu la chance de pouvoir échanger avec des Russes, des anciens chefs de la station de Moscou, et même un ex-agent du FSB ayant fait défection. Grâce à eux, j'ai le sentiment d’avoir composé des personnages et assemblé des scènes dont on peut apprécier l’authenticité.
Parmi celles-ci, des scènes d’entraînement où chaque agent doit siffler une bouteille entière de vodka pour se préparer à sa mission…
En Russie, les anciens officiers sont unanimes sur le sujet : il faut boire à peu près à chaque interaction sociale. Et quand un Russe dévisse une bouteille, vous ne vous en tirez pas avec un simple shot. Si des agents américains n’ont pas l’endurance requise, ils risquent d’être en état d’ébriété pendant une bonne partie de leur mission. Bien sûr, j’ai pris quelques libertés artistiques à certains passages, mais elles restent somme toute conformes à la réalité du terrain. C’est un paramètre à prendre en compte lors de l’entraînement d’un agent.
La France, terre de vins et de liqueurs renommées, a-t-elle un avantage opérationnel sur ce terrain ?
Certainement ! Il nous faudrait des camarades expérimentés de la DGSE pour aguerrir nos équipes [Rires].
Dans le roman, une équipe de la CIA nommée "Moscou X" monte une opération périlleuse visant à siphonner une partie de la fortune de Vladimir Poutine, déstabilisant par ricochet l’équilibre de son régime. Existe-t-il, aujourd’hui à l’Agence, une réelle envie d’en découdre avec la Russie ?
Le livre pousse à son paroxysme l’hypothèse d’une Amérique déterminée à infliger un coup puissant et décisif contre Vladimir Poutine. Et en effet, au fil de mes entretiens, j’ai eu le sentiment que de nombreux officiers de l’Agence estiment que nos gouvernants ne se montrent pas assez durs à l’encontre des Russes, ne ripostent pas à leurs attaques avec assez de vigueur. Il y a à la fois un respect pour les services de renseignent russes, et la profonde conviction qu’ils s’emploient tout simplement à nous détruire. Dès lors, le sentiment est qu’il faut collecter des informations, recruter des sources, et déstabiliser leur organisation pour les en empêcher.
Il est difficile d’imaginer qu’une opération de cette envergure obtiendrait le feu vert de l'actuel président américain...
Je commencerais par vous dire que Joe Biden n’aurait probablement pas approuvé une mission aussi risquée ! Mais revenons à Donald Trump. Sa volonté de rapprochement avec la Russie me semble réelle. Mécaniquement, cette volonté induit, non pas un arrêt de la collecte d’informations sur le régime russe, mais a minima une pause dans les opérations sous couverture visant à déstabiliser son régime.
La CIA s’apprête à publier un livre - dont L'Express dévoile en exclusivité des extraits - recensant les grandes menaces qui pèsent sur le monde. Sera-t-il lu par le président américain ?
Il est de notoriété publique que Donald Trump ne lit pas beaucoup les rapports de la CIA. J’ai tendance également à croire que les mauvaises nouvelles concernant la Russie et la Chine – disons les mauvaises nouvelles en général - ne parviennent pas toujours à ses oreilles. C’est ce qu’on appelle la "politisation" du renseignement. Le long de la chaîne de transmission, certains édulcorent, retouchent, biffent des passages du rapport avant qu’il n'atterrisse sur le bureau Ovale. Ce sont des méthodes subtiles, et difficiles à prouver, mais qui pèsent dans la balance : la raison d’être de la CIA est de fournir des informations décisives qui permettent d’avoir l’avantage sur nos adversaires. Si vous ne les lisez pas, vous perdez cet avantage.
Jusqu’où cette politisation du renseignement pourrait-elle aller ?
Avec cette administration Trump 2.0, il existe un véritable risque d’instrumentalisation de la CIA. Souvenons-nous de la débâcle des "armes de destruction massives irakiennes" sous la présidence de George W. Bush. La Maison-Blanche avait acté l’invasion, et souhaitait des preuves pour l’appuyer. Des officiels, y compris le vice-président Dick Cheney, se sont alors rendus à Langley pour précipiter la fabrication de renseignements allant dans ce sens.
Demain, si l’administration Trump entend, par exemple, prouver que les Russes ne planifient aucunement de renverser les Etats baltes, la Maison-Blanche pourrait faire pression sur quelques analystes de l’Agence pour leur faire dire que l’Estonie ne court aucun danger. Elle ferait ensuite fuiter la chose au New York Times ou au Washington Post, et soudain, celle-ci acquiert l'apparence d'une information fiable. Je précise qu'à ce jour, rien de tel ne s’est produit. Mais c’est un scénario tout à fait crédible d’instrumentalisation, l’un des plus manifestes, en tout cas.
