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Май
2025

Livres : comment la Série noire résiste au grand sommeil

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Ses couvertures noires ont, pour certains, le goût des étés dans la maison de famille, celui des livres vite avalés les jours de pluie qui jaunissent désormais dans des chambres moins fréquentées qu’autrefois. D’autres se souviennent en avoir aperçu une dans les mains d’un Jean-Claude Dusse/Michel Blanc alors qu’il s’emploie à draguer Gigi et Christiane sur une plage dans les Bronzés. Les derniers, enfin, lui vouent un culte de collectionneurs pour ses auteurs mythiques, Raymond Chandler, Dashiell Hammett ou David Goodis, et n’ont eu de cesse de réunir les 2 743 ouvrages numérotés de ses 60 premières années. Pour ceux-là, la Série noire s’est arrêtée en 2005, avec le passage au grand format.

Pourtant, "elle est la seule collection à avoir vraiment traversé les années", insiste Olivier Ancel de la librairie (spécialisée dans l’occasion) L’Amour du noir à Paris. Cette année, la vieille dame fête ses 80 ans et ses quelque 3 500 titres. Un peu brinquebalante, certes, au regard du mythe originel, en quête d’auteurs plus en phase avec les lecteurs de l’époque, mais bien plus vivace que nombre de ses concurrentes passées et actuelles. "Elle est sans doute moins centrale dans le groupe Gallimard qu’auparavant, mais elle a sa couleur dans l’arc-en-ciel de la maison", dit joliment Alban Cerisier, secrétaire général et archiviste de Gallimard.

Envies d’Amérique

Lorsqu’elle naît en 1945, la Série noire colle parfaitement à l’atmosphère du moment, faite de démocratisation de la lecture et d’envie d’Amérique. L’interdiction de publier et de rééditer les romans anglo-saxons sous l’Occupation a alimenté l’impatience. "C’était la même envie que pour le chewing-gum, le Coca, les jeans", rappelle Marie-Caroline Aubert, qui supervise la production étrangère de la collection. Avec huit livres par mois en moyenne et des tirages de 20 000 à 30 000 exemplaires, la Série noire se nourrit de l’abondante édition populaire américaine vendue 25 cents dans les tourniquets des drugstores. "La nouveauté, c’était de sortir le polar des salons de thé et de montrer des gangsters et des enquêteurs, flics ou privés", ajoute Boris, pilier du blog 813 de l’association des Amis des littératures policières.

Le livre qui porte le n°1 de la Série noire.

Quitte à procéder à de petits arrangements pour mieux coller aux goûts français et à l’esprit voulu par ses fondateurs. En optant pour un format poche uniforme de 256 pages, les coupes sont nombreuses. "On était dans une littérature de consommation qui devait se lire très vite. Ils coupaient toutes les descriptions, les aspects psychologiques", confirme Alice Jacquelin, directrice de la Bibliothèque des littératures policières (Bilipo) à Paris, qui possède la "bibliothèque de travail" de Marcel Duhamel, le premier patron de la collection qu’il a dirigée jusqu’en 1977.

Quant aux traductions, très inspirées de l’argot montmartrois, elles donnent une unité à la série mais s’éloignent fréquemment des romans originels. Des "traduit de l’américain" apparaissent sur des livres écrits par des auteurs anglais. Avec le n° 53, Y a pas de bon Dieu, la mystification va un cran plus loin, puisqu’il est signé d’un certain John Amila et "adapté de l’américain par Jean Meckert" qui n’est autre que le vrai nom d’un certain… Jean Amila, qui utilise fréquemment comme pseudo John Amila.

Son appartenance à la maison Gallimard, alors dirigée par Claude, renforce l’idée d’une collection de référence. "Dès 1945, avec notre couverture typo et la mention NRF, nous tranchons avec le roman populaire. Nous nous prévalons du soutien de Giono, Kessel ou Cocteau, nous cherchons une caution académique", rappelle Alban Cerisier. Quand, en 1944, arrive le texte de The Big Sleep, le futur Grand Sommeil de Raymond Chandler, la lecture en est confiée à Raymond Queneau qui, en posant la question "nouveau genre ?" dans sa fiche de lecture, fait germer l’idée de la collection. En dépit de la concurrence de celle des Presses de la Cité, Un Mystère, qui publient à un rythme effréné, la Série noire devient incontournable. Elle fait l’objet de moult adaptations cinématographiques. "Historiquement, elle est fondamentale : c’est le premier corpus de romans noirs américains qui, auparavant, étaient dispersés dans des tas de formes différentes", souligne Benoît Tadié, professeur de littérature et spécialiste de l’histoire du roman noir américain.

Le mythe vacille au tournant des années 1970. Une première crise du papier, un lectorat qui change, il faut renouveler la collection. C’est l’époque où les auteurs français, les Manchette, Jonquet, Pennac et Benacquista, s’imposent. Dans les années 1990, la Série noire est à nouveau bousculée, des concurrents apparaissent. Rivages Noir connaît un succès fulgurant, notamment en publiant des textes que la Série noire a négligés, comme ceux de Jim Thompson. Le passage au grand format en 2005, la moindre place accordée aux auteurs étrangers, très coûteux en traduction et en achat de droits, changent l’économie de la collection.

Se renouveler sans perdre son âme

Autant que la fin d’un mythe, la Série noire subit la profonde mutation de l’univers du roman policier que se dispute une quinzaine d’acteurs. Dans un monde dominé par Albin Michel (15 % des ventes environ), occupé par intermittence en fonction de leurs succès du moment par Actes Sud, Gallmeister ou Sonatine, la Série noire occupe une place réduite (3 % du marché) mais stable. "Le marché est très concurrentiel, avec des lecteurs qui lisent de moins en moins et qui s’attachent à un auteur, pas à une collection. Mais on a moins de difficultés que nos collègues car nous sommes très ancrés dans l’histoire", nuance Stéfanie Delestré, actuelle directrice de la Série noire, qui publie désormais une douzaine de livres par an et trois ou quatre en Noire, le label plus littéraire, au risque de troubler le positionnement de la grande sœur.

Pour satisfaire les goûts de lecteurs plus portés sur le roman d’enquête que sur le roman social, Marie-Caroline Aubert innove avec des auteurs étrangers à succès, comme Jo Nesbo (40 000 exemplaires en moyenne) ou Dolores Redondo (20 000 exemplaires) qui élargit le lectorat féminin ; elle regarde aussi du côté de l’espionnage, avec des trouvailles comme Le Sniper, son wok et son fusil du Taïwanais Chang Kuo-Li, ou L’Incident d’Helsinki de l’Américano-Tchèque Anna Pitoniak, à paraître à la rentrée. "Les meilleurs polars sont ceux écrits sous une pression, soit l’exil, soit une situation politique et sociale, mais ils sont de plus en plus difficiles à trouver", regrette Marie-Caroline Aubert.

L’esprit originel de la Série noire, plus politique, est porté par quelques auteurs étrangers, comme l’Israélien Dror Mishani ou l’Anglo-Soudanais Parker Bilal, par des Français, comme Caryl Férey, aujourd’hui valeur sûre de la maison (10 000 exemplaires de Grindadrap écoulés en moins d’un mois) ou Thomas Cantaloube. "Ce qui fait la permanence de la Série noire, c’est le réalisme et la critique sociale. Elle est ce qui reste en France de littérature du réel, qui s’est beaucoup perdue avec l’autofiction et le nouveau roman", note Alice Jacquelin, de la Bilipo. Le mythe est aussi entretenu par la réédition chaque année de "classiques", avec une traduction révisée, voire totalement nouvelle. Il tient, enfin, à la place qu’occupe la Série noire dans l’imaginaire des amateurs de polars. Qui n’a pas dans un coin de sa bibliothèque personnelle une vieille tendresse pour la trilogie marseillaise de Jean-Claude Izzo, les aventures du Matt Scudder de Lawrence Block, La Danse de l’ours de James Crumley ou Touchez pas au grisbi ! d’Albert Simonin ?




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