Philippe Krief : "Alpine veut chasser sur les terres d’Audi ou de Porsche"
Alpine fête à la fin du mois de mai ses 70 ans à Dieppe, ville natale de Jean Rédélé, le créateur de la marque : l’occasion pour Philippe Krief, patron d’Alpine, de dévoiler au grand public son nouveau modèle, l'A390, une voiture sportive 100 % électrique 5 places, qui sera commercialisée à la fin de l’année.
Coté production tout est en place : pour l’A390, qui sortira de la manufacture de Dieppe, Alpine collabore notamment avec Verkor, qui produira les batteries dans sa Gigafactory de Dunkerque. Avec ce nouveau véhicule pouvant accueillir 5 personnes, la marque sportive premium du groupe Renault entend conserver la notion de plaisir et de conduite sportive, tout en partant à la conquête d’une nouvelle clientèle, en particulier sur les marchés européens et asiatiques. Entretien avec Philippe Krief, un ingénieur automobile au CV bien rempli (Michelin, Fiat, Ferrari…), arrivé aux commandes de la marque au A fléché en juillet 2023.
L'Express : Quel est l'héritage de Jean Rédélé, le fondateur d’Alpine ?
Philippe Krief : Jean Rédélé a créé une marque automobile qu'il n'a pas appelée de son nom, contrairement à Ferrari, Porsche ou Ford. Alpine exprime la légèreté, la pureté, mais évoque aussi le plaisir de conduite : voilà son héritage, que nous souhaitons transmettre dans les voitures actuelles et dans le futur. C’est l’enjeu du lancement de ce nouveau modèle A390, notre sport fastback 100 % électrique, qui sera présenté à Dieppe au grand public le 27 mai, un an après la présentation au Mans de l’A290, la citadine électrique sportive de la marque, premier modèle de ce que nous avons baptisé le Dream Garage.
Cette légèreté que vous évoquez, la retrouve-t-on également dans l’organisation ?
Nous avons la chance de faire partie d'un grand groupe mais aussi d'être une toute petite structure, de 2000 personnes, à comparer aux 110 000 que compte le groupe ! A nous de trouver le bon équilibre entre la nécessité d’avancer de façon agile et rapide, avec des processus de décision très courts, et en même temps de profiter de la base d’un grand groupe automobile.
A quoi sert Alpine dans le groupe Renault ? S’agit-il d’un laboratoire ?
Avec Dacia, Renault et Alpine, on a la chance d'avoir trois marques vraiment différentes. Et parmi celles-ci, une marque premium sportive française, ce qui est unique en France. Or nous sommes convaincus que face à nos concurrents italiens ou allemands, il y a une place à prendre. Nous avons l’intention d’aller chasser sur les terres d’Audi ou de Porsche : il faut qu’en termes de produits, nous soyons les meilleurs ! Alors, comme nous sommes plus petits, nous sommes aussi plus agiles pour innover. Et comme nous faisons partie d'un groupe, ces innovations pourront, un jour profiter à tous. Nous tirons parti du fait d’appartenir à un groupe, en particulier pour l’approvisionnement de pièces.
Alpine souffre encore d'un déficit d'image. Comment vous allez profiter sûrement de cette année pour renforcer l'image d'Alpine ?
En France, les études d’image de marque et de désirabilité montrent que nous sommes bien positionnés. Une fois franchies les frontières, la marque Alpine reste connue, mais pas suffisamment. Pour y remédier, nous comptons en premier lieu sur le lancement des modèles. Nous allons également développer un réseau de distribution adapté à Alpine, c'est-à-dire indépendant du réseau de Renault. Nous aurons nos propres concessionnaires, nos propres partenariats avec des dealers un peu plus premium. Nous visons en premier lieu le marché européen puis l’Asie et plus tard le marché nord-américain. En Europe, nous allons développer des ateliers Alpine, qui vont nous permettre d’offrir à nos clients la possibilité de personnaliser leur voiture. On pourra leur demander quelle couleur, quel matériau ou quel intérieur ils souhaitent. Enfin, pour renforcer notre notoriété, nous misons aussi sur la communication, avec des événements, du sponsoring, mais aussi avec la Formule 1 par exemple.
Vous gardez l’engagement d'arriver à la rentabilité d'exploitation en 2026 ?
Oui, c’est notre objectif et ce même si nous devons faire avec les contraintes que représentent les régulations. Il faut se rendre compte que, chaque année, il y a 7 ou 8 nouveaux règlements. Près d’un ingénieur sur 4 travaille sur la question du respect des nouveaux règlements ! Cela rend encore plus complexe de devenir compétitifs.
La bataille de tarifs douaniers engagée par Donald Trump ne risque-t-elle pas de retarder vos efforts sur le marché américain ?
Cela ne nous facilite pas la tâche même si ce n’est pas le seul facteur à prendre en compte. Quand on veut vendre aux Etats-Unis, il faut en premier lieu concevoir un produit pour ce marché, qui tienne compte des normes en vigueur, différentes des normes européennes. Deuxième défi, il faut un réseau de distribution : c’est peut-être la chose la plus difficile à réaliser. Il ne faut pas viser tout le pays mais y aller "step by step", en ciblant des endroits bien définis. Donc effectivement, la question des taxes douanières compte, mais ce n'est pas la seule. Prenez par exemple l’interdiction des systèmes connectés chinois mis en place par l’administration Biden : à partir de 2027, vous ne pourrez plus avoir dans une voiture aux Etats-Unis une cellule connectée qui soit d'origine chinoise. Or aujourd’hui dans notre environnement automobile, il y en a forcément : nous devons trouver des solutions.
Vous avez parlé de vos concurrents européens. Les Chinois sont-ils, à vos yeux, de futurs rivaux ?
Les constructeurs chinois ne sont pas encore positionnés dans le domaine premium. Mais ils ont énormément appris et fabriquent d’excellentes voitures ! Au niveau de certains systèmes, ils sont au top de l'innovation : ce serait absurde de ne pas regarder ce qu’ils font ! Il suffit juste d’ouvrir ou de fermer la portière d’une voiture chinoise aujourd’hui et d’écouter le bruit : si vous aviez fait la même chose il y a 5 ans, vous comprendriez tout de suite la différence. Pour le moment je n’identifie pas de concurrent chinois sur notre marché mais, étant donné leur savoir-faire, cela risque d'arriver assez vite ! En termes de R&D, ils sont capables de mettre en place les programmes nécessaires pour nous rattraper.
Coté piste, en dépit d’un début de saison décevant marquée par une valse des pilotes, qu’espérez-vous comme bénéfice du retour en Formule 1 Alpine depuis 2021 ?
Ce sont surtout des bénéfices de méthodologie. Côté technologique, nous sommes dans deux mondes complètement différents avec des standards et des coûts qui n’ont rien à voir. En revanche, côté méthodologie, il y a des choses à apprendre de la F1, parce qu’ils vont au fond de tout ce qui fait la performance. Qu’il s’agisse du moteur, de l'intégration de la voiture, du châssis, de l'aérodynamique, ils utilisent des méthodologies au top. Par exemple, cela fait longtemps qu'ils utilisent de l'IA, des simulateurs de conduite, des galeries, des souffleries… Ainsi, le vrai transfert technologique, c'est essayer le plus vite possible d'utiliser les mêmes process. Plus généralement, la F1, c’est évidemment une superbe vitrine mondiale, et donc un investissement marketing qui nous aide à construire la marque.
