Elon Musk et l'échec du Doge : ces leçons à tirer pour la France
La logique impériale incarnée par Poutine, Trump et Xi a fait fondamentalement muter l’ordre financier. L’hostilité de la Russie à l’égard de l’Europe, le lâchage de ses alliés par l’administration américaine et les visées plus précises que jamais de la Chine sur Taïwan ont acté l’entrée dans un monde non coopératif où chacun doit assurer sa protection. La mondialisation rétrécit et la course à l’armement reprend. Du point de vue macroéconomique, cette configuration se traduit au niveau mondial par moins de croissance, des coûts de production et des prix plus élevés, et des taux d’intérêt plus hauts.
Ce recul civilisationnel a donc un coût économique dont le prix se lit sur les marchés obligataires. Catastrophe pour un pays comme la France dont les finances publiques, même sans cela, sont dans une situation abominable, alors même que nos prélèvements obligatoires sont déjà quasiment les plus élevés au monde. Il faut tout faire pour que les Français travaillent davantage et pour maîtriser nos dépenses sociales et de fonctionnement. Tels sont les deux piliers d’un programme économique sérieux. On est fatigué d’avoir à le répéter mais il semble que ce ne soit pas encore parfaitement clair dans l’esprit de tout le monde…
Une promesse alléchante…
Comment faire pour réduire les dépenses publiques ? Pour l’instant, la France a choisi de se mentir à elle-même. Les gouvernements se succèdent en expliquant que cette fois-ci, c’est juré, ils s’attaquent au problème, mais ils ne le font jamais, substituant des bricolages fiscaux improbables à une politique sérieuse de maîtrise des dépenses. Face à cette incurie, la stratégie américaine du Doge - le Department of government efficiency, dirigé à sa création par Elon Musk - pouvait, à bon droit, faire fantasmer. Enfin un créateur d’entreprises qui s’attaque à l’organisation d’un Etat fédéral : la promesse était alléchante.
Pourtant, quatre mois après son lancement, les résultats positifs de cette initiative sont introuvables. Dans un élan romantique de campagne, Musk avait annoncé des coupes équivalentes à un tiers du budget fédéral américain, soit 2000 milliards de dollars. Puis cet objectif avait été rapidement divisé par deux. Le site Internet du Doge n’évoque maintenant qu’un modeste 170 milliards. Quant aux journalistes du Financial Times, qui ont enquêté, ils n’ont pu documenter que 32 milliards de baisses.
Mais le chiffre le plus spectaculaire, et qui contredit totalement les ambitions de Musk, émane du Trésor américain lui-même. De janvier à avril 2025, les dépenses fédérales sont en nette hausse, alors même qu’elles avaient déjà fortement augmenté l’année précédente. Le Doge reste donc, pour l’heure, une simple profession de foi, à l’efficacité encore nulle. Le fondateur de SpaceX a confessé sa déception. Les marchés obligataires ont passé par pertes et profits tout espoir de réduction de la dépense publique et s’inquiètent comme jamais de la situation budgétaire de l’Etat fédéral, surtout depuis que Trump a présenté son "Big Beautiful Bill", un projet de baisses d’impôts massives sans financement précis, hormis quelques coups de rabot dans les dépenses sociales.
… sans vision, ni méthode
En outre, ce Département se présente comme le défenseur de la transparence budgétaire au service des Américains… sans s’appliquer cette injonction. On ignore combien de consultants il fait travailler ni même quel est son champ de compétences. Trump et Musk évoquent régulièrement la découverte de « fraudes massives » au sein de certaines agences d’Etat, mais sans jamais donner le moindre détail.
Quel enseignement pour la France peut-on tirer de cet échec ? Que le populisme, incarné par une tronçonneuse, n’apporte pas plus de solution dans le domaine budgétaire que dans les autres. Les coupes idéologiques, dans l’aide au développement ou ailleurs, si leurs effets ne sont pas sérieusement évalués, ne règlent en rien le problème auquel on s’attaque. En clair, le rationnement ne remplacera jamais l’efficience. La baisse durable de la dépense publique est un sujet sérieux qui nécessite une vision de l’Etat-providence au XXIe siècle et de ses missions, ainsi qu’une méthode. Personne dans le paysage politique français n’a entamé cette réflexion. Peut-être que les LR, menés désormais par Bruno Retailleau, pourraient relever le défi ?
