"Daech se faufile… " : comment l’Etat islamique fait discrètement son retour en Syrie
De chaque côté de la rue, les façades éventrées sont criblées de balles. Sur l’une d’elles, une enseigne, "New tourist hotel", rappelle ce que Palmyre était jusqu’en 2015 : le temple touristique de la Syrie. C’était avant que le groupe Etat islamique n’en prenne le contrôle, puis que le régime Assad ne bombarde lourdement les lieux. Le centre-ville est aujourd’hui en ruine, le site archéologique largement endommagé. Depuis quelques mois cependant, les familles reviennent au compte-goutte – 600, selon Abou Neïla, responsable des forces de sécurité de la zone. Avec près de 300 hommes armés, le Syrien de 40 ans tente de protéger les lieux de la menace de Daech, qui n’a jamais vraiment disparu. "Même si les djihadistes ne rentrent pas dans la ville et n’ont pas de contacts avec des habitants, ses combattants continuent d’être présents dans le désert autour de Palmyre, c’est très dangereux de s’y rendre", affirme le soldat à l’uniforme kaki recouvert de poussière.
La chute de Baghouz - dernier bastion du groupe Etat islamique - en mars 2019 n’a pas entraîné une disparition totale de Daech, qui a repris un mode clandestin en se repliant dans la Badiya, le désert syrien. Il y compte aujourd’hui 300 hommes, selon un rapport des Nations unies publié en février. L’organisation terroriste a commencé ces dernières années à se reconstituer, menant des centaines d’attaques, notamment dans le Nord-Est syrien. La chute du dictateur Bachar el-Assad le 8 décembre dernier a représenté une nouvelle opportunité pour ses membres. "Le retour de l’Etat islamique est aujourd’hui l’un des principaux risques sécuritaires en Syrie, commente une source diplomatique française. A priori, ils sont sortis de la Badiya et se dirigent vers la côte. Ils sont potentiellement déjà déployés dans certaines villes de l’ouest et ils le sont à Damas."
Tentative d’attaque contre le Four Seasons
Daech a déjà planifié plusieurs attaques dans la capitale syrienne depuis le changement de régime. Un moyen de "saper" la nouvelle gouvernance, pointe le dernier rapport de la CIA sorti le 28 mai (Le Monde à venir vu par la CIA, éditions des Equateurs) et dont L’Express a révélé des extraits en avant-première. Le 11 décembre 2024, les forces de sécurité syriennes ont déjoué un projet d’attentat contre Sayyida Zeinab, ville de la banlieue sud de Damas où se situe un sanctuaire chiite éponyme. Un mois plus tard, un projet d’attaque contre l’hôtel Four Seasons de la capitale a été évité de peu. L’établissement abrite plusieurs équipes diplomatiques étrangères, ainsi que des ONG et délégations des Nations unies. Cette information, révélée par un membre de l’organisation internationale souhaitant garder l’anonymat, illustre l’infiltration de Daech près des lieux de pouvoir.
Plus récemment, le 18 avril, une attaque à la voiture piégée a fait quatre morts, dont trois membres de la Sécurité générale, dans la petite ville de Mayadine, à l’extrême est de la Syrie. L’attentat, non revendiqué, est pour de nombreux observateurs l’œuvre de l’organisation djihadiste. "Les voitures suicides, c’est quelque chose que l’on voit de plus en plus depuis fin 2021, et qui nous fait dire qu’ils ont des ateliers pour fabriquer des explosifs en quantité et transformer des véhicules", commente un chercheur occidental, qui préfère que son nom ne soit pas cité, pour des raisons de sécurité.
Plusieurs facteurs expliquent une telle dynamique. Le départ de Bachar el-Assad a créé un vide sécuritaire permettant à l’organisation djihadiste de s’emparer d’importants stocks d’armes appartenant à l’ancien régime. Six mois plus tard, les nouveaux hommes forts de Damas souffrent d’un manque d’effectifs et peinent à contrôler les 185 000 kilomètres carrés de territoire syrien. D’autant que l’armée et la Sécurité générale sont composées d’une mosaïque de factions, ce qui crée des divisions au sein du ministère de la Défense. Autre élément en sa faveur, Daech pourrait profiter des massacres commis sur la côte syrienne au mois de mars par des milices affiliées au gouvernement et des récents affrontements qui ont éclaté dans les principales villes druzes pour recruter parmi les groupes locaux. "A Soueïda par exemple, les Bédouins qui s’opposent aux factions druzes ont déjà été soutenus par l’organisation dans le passé. Elle pourrait essayer de répéter cette stratégie après les récents heurts. Daech se faufile dans les interstices", note le chercheur précité.
Enfin, l’organisation pourrait se nourrir du mécontentement de la frange la plus radicale de la population syrienne, opposée à l’ouverture des nouvelles autorités syriennes à l’international et en particulier au processus de normalisation avec l’Etat hébreu - une des conditions édictées par Donald Trump pour la levée des sanctions américaines. Au surlendemain de la déclaration de ce dernier, le groupe Etat islamique a appelé dans les colonnes de son hebdomadaire al-Naba les combattants étrangers à rejoindre ses rangs pour faire face à un gouvernement "à la merci du chantage américain". Une première depuis l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa.
L’Etat islamique bénéficie aussi d’un vivier de combattants et de fidèles détenus dans les 28 prisons tenues par les forces kurdes du nord-est syrien. Elles comptent de 9 000 à 10 000 captifs. "Ces derniers temps, de nombreux hommes ont été libérés car les négociations avancent entre les autorités kurdes [NDLR : qui gouvernaient de manière autonome cette région jusqu’à un accord signé le 10 mars] et Damas afin de libérer des personnes non originaires du nord-est, et les rapatrier dans les régions contrôlées par le régime", affirme l’expert précité. Le 21 janvier, 34 individus ont été libérés de la prison de Raqqa. A leur sortie, ils ne bénéficient d’aucun suivi et pourraient être tentés de rejoindre Daech. Le groupe Etat islamique poursuit par ailleurs ses attaques contre les lieux de détention afin d’en libérer ses hommes.
Retrait américain
Ces geôles sont aujourd’hui gardées par les forces kurdes. Dans leur lutte contre Daech, elles bénéficient de l’appui d’une coalition internationale dirigée par les Etats-Unis. En 2024, les Américains ont mené, aux côtés des Forces démocratiques syriennes – coalition militaire qui contrôle la région du nord-est syrien, dominée par les Kurdes -, 59 opérations contre l’Etat islamique. Cet engagement pourrait cependant bientôt prendre fin. Le 7 décembre, à la veille de la chute du régime de Bachar el-Assad, Donald Trump écrivait sur le réseau social X : "La Syrie est un désastre, mais elle n’est pas notre amie et les Etats-Unis ne devraient pas y être mêlés. CE N’EST PAS NOTRE COMBAT". Puis le 18 avril 2025, le ministère américain de la Défense a annoncé vouloir "ramener la présence américaine en Syrie à moins d’un millier de soldats dans les mois prochains", sur les 2 500 déployés aujourd’hui. Quelques semaines plus tard, des images ont été publiées sur les réseaux sociaux, montrant l’armée américaine quitter le champ d’al-Omar, dans l’est du pays. Les Etats-Unis devraient fermer de nouvelles bases en septembre, pour n’en garder que deux.
Un retrait partiel des forces américaines devrait avoir un impact limité sur la résurgence de Daech, surtout dans le cas où les nouvelles autorités coopèrent avec les Etats-Unis pour reprendre leurs anciennes bases. Cela éviterait tout vide sécuritaire. Un retrait total offrirait en revanche un vrai "coup de boost" à la nébuleuse djihadiste. Dans une étude publiée en février, l’Institute for the Study of War avance qu’en l’absence des troupes américaines, le groupe Etat islamique pourrait significativement regagner du terrain en douze à vingt-quatre mois. "Il existe des zones très mûres à une reprise par Daech, en particulier les villes situées le long de l’Euphrate, souligne notre chercheur. D’autant plus qu’en cas de retrait américain, il y a peu de chance que les Français restent en Syrie car ils préfèrent être épaulés sur le terrain par d’autres puissances", ajoute la source diplomatique française précitée.
Le groupe terroriste changerait alors probablement de forme. "En cas de retour, Daech ne remettrait pas en place un califat comme en 2014, ils ont compris que c’était trop coûteux [NDLR : d’un point de vue financier, mais également humain], poursuit notre diplomate. Il y a des chances qu’ils restent organisés en réseau, silencieux, qu’ils infiltrent les villes, jusqu’au moment où ils décideront de frapper."
Le retour du groupe Etat islamique et son déploiement dans les villes de l’ouest de la Syrie menacerait la transition politique du pays et remettrait en cause la légitimité des nouvelles autorités face à l’insécurité grandissante. La levée des sanctions américaines et européennes, annoncée respectivement les 13 et 20 mai, permettra néanmoins au gouvernement d’accroître ses moyens pour contrôler le territoire. La lutte contre Daech est d’ailleurs au cœur du processus de normalisation des relations qu’entretient le président par intérim Ahmed al-Charaa avec Donald Trump. Les Etats-Unis en ont fait une des conditions à la suspension des restrictions économiques imposées sur la Syrie. Reste à voir si cette pression suffira à endiguer la menace.
