Une France plus froide dans un monde plus chaud ? Les chiffres étonnants d’une nouvelle étude
En 2014, Evelyne Dhéliat diffusait à la télévision une carte météo prédictive de la France à la moitié du siècle. Le pays, écrasé par une canicule, suffoquait sous des températures élevées. L’idée – choc - était simple : sensibiliser au réchauffement climatique et à ses conséquences. Cette même carte a été actualisée il y a trois ans : elle place désormais quasiment tout le territoire au-dessus des 40°C, en ce mois fictif d’août 2050. Les projections peuvent être dépassées par la réalité. En sera-t-il de même pour celles sur l’Amoc ?
Moins 18°C à Paris, -29,3°C à Berlin (Allemagne), -34,4°C à Copenhague (Danemark), -47,9°C à Oslo (Norvège). Sûrement sans le savoir, René van Westen, chercheur à l’Université d’Utrecht (Pays-Bas), a reproduit la carte de la présentatrice à l’exact inverse, et au niveau européen. Dans une nouvelle étude publiée ce mercredi 11 juin dans la revue Geophysical Research Letters, il simule les conséquences d’un effondrement de l’Amoc (acronyme anglais de "circulation méridienne de retournement de l’Atlantique"), cet ensemble de courants océaniques dans l’Atlantique qui contribue, entre autres, à maintenir un climat doux sur notre continent. Ce travail prédictif est l’un des premiers à analyser les effets combinés et superposés de ce possible refroidissement et du changement climatique, en fonction de différents scénarios. Il est accompagné de données chiffrées, qui peuvent donner froid dans le dos.
Si les pays nordiques et le Royaume-Uni seraient les plus touchés, la France subirait également les effets d’un arrêt de l’Amoc. Dans un monde réchauffé de 2°C, donc au-delà de l’Accord de Paris, la température annuelle dans la capitale française serait tout de même plus basse d’1,3°C. Une situation encore plus marquée pendant les mois d’hiver. "Lors de période de froid extrême, les villes pourraient connaître des jours à -18°C, soit 11°C de moins que par rapport à l’ère préindustrielle", explique René van Westen. Le thermomètre fluctuerait davantage d’un jour sur l’autre, et les tempêtes hivernales seraient plus nombreuses et intenses.
Mais le résultat le plus frappant concerne les jours de gel : Paris pourrait en connaître jusqu’à 83 par an. Presque quatre fois plus qu’à la fin du XIXe siècle ! C’est aussi le cas de Lille (82), selon amocscenarios, un outil de simulation très visuel développé par les auteurs sur la base de leurs modèles climatiques. Reims connaîtrait trois fois plus de jours de gel (93), et Le Havre huit fois plus (57). Dans l’ensemble, la moitié sud du pays serait relativement épargnée des effets d’un arrêt de l’Amoc.
Des icebergs en mer du Nord ?
Les répercussions en cascade d’un tel scénario sont très complexes. Comme L’Express l'évoquait dans un récent article, la saisonnalité de notre climat tempéré en serait fortement amplifiée. "Alors que les mois d’hiver deviendraient très froids, les mois d’été seraient eux légèrement ou beaucoup plus chauds", résume le chercheur hollandais. Un casse-tête pour les stratégies d’adaptation. "Beaucoup de nos infrastructures ne sont pas construites pour ce type de temps et ces extrêmes", pointe-t-il. L’agriculture en serait aussi bouleversée, avec des précipitations moindres et des terres arables avalées par le froid. La sécurité énergétique serait également mise à rude l’épreuve. Tout comme le commerce international.
L’étude montre que ces températures plus froides entraîneraient une extension de la banquise arctique dans certaines parties des îles britanniques, le long de la côte ouest de la péninsule scandinave, et jusqu’au nord des Pays-Bas. "Dans ce scénario extrême, le port de Rotterdam, qui est une plaque tournante des échanges maritimes, pourrait être confronté à de la glace ou des icebergs en mer du Nord", décrit René van Westen.
Longtemps sous-estimé, peut-être en partie à cause des excentricités du film Le Jour d’Après, qui repose sur cette hypothèse, le scénario d’un effondrement de l’Amoc est l’objet d’un regain d’intérêt par la recherche scientifique. Ce qui a poussé le Giec à infléchir sa position au cours des dix dernières années. Même si un consensus sur la réalité de ce ralentissement, sa vitesse et sur ses conséquences est encore loin d’être atteint, les Etats commencent à s’emparer du sujet, tant il aurait des incidences sur tous les pans de notre société.
L’Observatoire Défense & Climat de l’Iris ne s’y est pas trompé. Il a publié début juin une note à propos de l’Amoc, espérant ainsi "couvrir un angle mort liant enjeux climatiques et de sécurité". Les auteurs confirment que son effondrement "pourrait déstabiliser la sécurité énergétique et alimentaire de l’Europe du Nord et de l’Ouest, mais également remettre en cause des enjeux de cruciaux tels que l’efficacité des capacités de défense et d’attaque sous-marine". Ils proposent notamment la mise en place d’une cellule de veille et la commande de davantage d’études sur les répercussions socio-économiques en France. Et, pour sensibiliser le plus grand nombre, une nouvelle carte inspirée de celle d’Evelyne Dhéliat ?
