"La vie est une chose étrange" : le roman irlandais à lire avant l’été
Ils sont quelques-uns ces dernières années à nous avoir emballés avec des histoires irlandaises. Colm Toibin, bien sûr, qui, en quelques livres, dont les très beaux Brooklyn et Long Island (Grasset), s’est imposé comme le narrateur de l’Irlande des gens ordinaires et de l’exil. Récemment, Michael Magee avec Retour à Belfast (Albin Michel) et Michelle Gallen avec Du fil à retordre (Joëlle Losfeld) ont mis en mots une Irlande du Nord toujours en quête de repères après les années de guerre civile. Tous ont un incontestable talent mais aucun n’égale Donal Ryan qui s’est révélé, en une poignée de romans, comme l’écrivain le plus étonnant de l’île.
L’originalité de ses premiers textes tenait à la confrontation entre une Irlande coutumière et des thématiques ultracontemporaines : la crise économique qui a frappé le pays entre 2007 et 2010 dans Un cœur qui tourne ; la question des réfugiés syriens dans Par une mer basse et tranquille, ou la liberté des femmes à travers les deux héroïnes de Tout ce que nous allons savoir. A l’aune de ces précédents, au premier abord, La vie est une chose étrange paraît presque banal. La photo de couverture clame presque jusqu’à la caricature l’ancrage du récit dans une Irlande rurale.
Et dès les premières pages, Donal Ryan installe ses personnages dans un univers où la tourbe, plutôt que le bois, sert de combustible de chauffage, où l’on joue au hurling bien davantage qu’au rugby. Un univers, celui des années 1970, qui peine à comprendre l’évolution du monde, "rien n’était plus comme avant, répétaient les visiteurs ; le monde changeait trop vite, ça partait à vau-l’eau", phrase symptomatique d’une communauté dépassée par le progrès. L’auteur n’a rien perdu de sa capacité à faire vivre ses décors et ses personnages par l’évocation des corps d’ouvriers agricoles et de propriétaires terriens, par de subtils détails racontant la différence entre les mondes rural ou urbain, aisé ou plus étriqué. Mais un temps, il donne l’impression d’une lecture couleur sépia.
D’une phrase, il dit un monde
Même l’intrigue de son roman semble, dans les premiers chapitres, avoir déjà servi de ressort à d’autres œuvres, comme si le romancier avait perdu son élan passé. On les lit presque distraitement, pensant déjà connaître la suite. Il y est question de l’Irlande, du comté de Tipperary. D’une famille, les parents Kit et Paddy Gladney, mais surtout de leur fille Moll, qui, un beau jour, monte dans un bus avec sa valise et disparaît. Et lorsque Moll ressurgit cinq ans après dans un retournement aussi abrupt qu’attendu, on se dit définitivement que l’écrivain a perdu la flamme qui avait fait son charme dans les premières années. C’est pourtant précisément le moment où le texte prend tout son sens, lors de ce retour au village où les esprits étroits s’enflamment.
Car Donal Ryan n’est pas auteur à céder à la facilité. Dès lors, il emporte son récit dans des chemins de traverse, offrant à son lecteur une vision des événements qu’il n’avait même pas envisagée. Ce qui était important le devient moins, ce qui n’était que détail surgit soudain au premier plan. Dans une Irlande que l’on imagine souvent embourbée dans le passé et que lui-même s’emploie à décrire ainsi, il instille un souffle résolument moderne, il nous emporte dans une ronde des sentiments bien plus ample que ce que nos esprits, toujours prompts à céder à ce qui nous paraît le plus simple, ne l’avaient envisagé. Par sa langue riche, il donne une dimension poétique à des destins qui le sont si peu. D’une phrase, il dit un monde. D’une autre, il dit les relations entre les êtres humains et leurs sentiments. Il dit aussi les silences, les regards méfiants, les préjugés qu’un village comme celui-là confronté à une situation comme celle-là ne peut que produire, même s’il aurait peut-être pu aller un peu plus loin sur le thème du racisme. Il joue formidablement de l’étirement du temps, quelques lignes disent des années insignifiantes mais il s’accorde plusieurs pages pour raconter une scène cruciale de ce roman d’amour hors normes.
Sous la plume d’un autre, les retournements de situation paraîtraient grossiers, sous la sienne, ils se font légers, crédibles. Même les têtes de chapitre : Genèse, Exode, Cantique des cantiques, Sagesse, Révélation, reprennent des titres des livres de la Bible, comme un écho à nos préjugés sur une Irlande figée dans un catholicisme qui déciderait des destins. Ces intitulés ont pourtant une signification tout autre en rupture avec le monde ancien. En 2020, ce roman dont le titre est Strange flowers en anglais était sacré Roman irlandais de l’année. Une reconnaissance amplement méritée.
La vie est une chose étrange, par Donal Ryan, trad. de l’anglais (Irlande) par Sabine Porte.
Albin Michel, 256 P., 20,9 €
