Micros espions, luttes d'influence, gibier à poil… Dans les secrets du jury Goncourt
Où, ailleurs qu’en France, aurait-on l’idée d’espionner un jury littéraire durant ses conciliabules ? Le 21 novembre 1983, le journaliste Alain Ayache, directeur du Meilleur, pointe un microcanon depuis un immeuble situé juste en face du restaurant Drouant vers la salle à manger du premier étage où les Goncourt sont réunis pour désigner leur lauréat. Quelques semaines plus tard, le pirate de la presse titre : "Les secrets du Goncourt comme si vous y étiez. Le Watergate à la française".
Prévenus de ce forfait avant la sortie de l’article, les dix membres de la prestigieuse société littéraire en discutent lors d’une séance animée, comme en témoigne le procès-verbal que nous avons pu consulter dans le fonds Goncourt déposé aux archives municipales de Nancy. Un débat s’engage sur l’opportunité de porter l’affaire devant les tribunaux. Il est convenu de demander une "condamnation de principe". Mais les jurés renoncent à faire saisir Le Meilleur car ils donneraient l’impression de "craindre des 'révélations'".
Un récidiviste cet Alain Ayache. Une autre fois, il s’était caché dans un placard pour épier les Goncourt. Depuis 1904, les délibérations de la plus fameuse des compagnies littéraires suscitent fantasmes et railleries dans la République des Lettres. Si on se contentait de critiquer ses choix ! Ah ses fameux ratages : Apollinaire, Giraudoux, Colette, Montherlant, Céline…. ! L’auteur du Voyage au bout de la nuit, à qui on avait préféré Guy Mazeline en 1932, fustigea "la crassouillerie des gendelettres".
Au début des années 1970, ses détracteurs passèrent des mots aux actes. Le trublion médiatique Jean-Edern Hallier organisa une manifestation devant Drouant pour dénoncer "la corruption littéraire". Le restaurant reçut des menaces d’attentat. Michel Tournier fut arrosé de ketchup et Françoise Mallet-Joris découvrit des cocktails molotov sur son pas-de-porte. Aujourd’hui, ce sont les lauréats (Michel Houellebecq et Kamel Daoud) que l’on doit faire escorter par des fonctionnaires de police en civil lorsqu’ils viennent recevoir leur prix.
De la mi-août à début octobre, la République des lettres vit au rythme de la "Drouant’s cup", selon l’expression de Pierre Assouline, qui a rejoint le jury en 2012, et lui a consacré une passionnante série radiophonique sur France Culture, Du côté de chez Drouant. La parution successive des trois sélections préalables des Goncourt est guettée avec fébrilité par les éditeurs.
Un enjeu économique colossal
Le jury ne prétend pas couronner "le meilleur livre de l'année". Il se prononce parmi près de 500 romans qui lui sont adressés avant le 15 septembre. Son choix se porte rarement sur les favoris de la critique littéraire.
Au cours de ces éliminatoires, les jurés votent à main levée. Le jour J, ils déposent un bulletin dans un seau à champagne. Lors des dix premiers tours, le prix ne peut être attribué qu’à la majorité absolue. Du onzième au treizième, la majorité relative suffit. En cas d’égalité, la voix du président compte double au quatorzième tour.
Le choix présidentiel fait souvent des mécontents. Certains jurés n’ont toujours pas digéré depuis 2022 que Didier Decoin ait fait pencher la balance en faveur de Brigitte Giraud, ex aequo avec Giuliano da Empoli et son Mage du Kremlin. Le déjeuner qui suivit le vote, en présence de la lauréate, ne fut guère amical.
Cette compétition littéraire représente un enjeu économique colossal pour le monde de l’édition. Si le Goncourt n’est doté que d’un chèque de dix euros, son bandeau rouge apposé sur le livre primé en démultiplie les ventes. "Nous pouvons changer la vie d’un auteur et de son éditeur", confie Philippe Claudel, actuel président de l’académie Goncourt, dans Les lieux secrets du pouvoir (Perrin).
Un exemple, pour mesurer l’effet Goncourt : le lauréat 2024, Kamel Daoud, avait vendu 77 000 exemplaires avant son Goncourt, selon le magazine professionnel Livres Hebdo. A ce jour, il en a écoulé 452 000. Actuellement, l’écrivain effectue une tournée mondiale pour promouvoir son roman : Danemark, Allemagne, Corée-du-Sud, Etats-Unis…
"Inutile d’aller chercher plus loin la racine de l’exception culturelle française", note Pierre Assouline. François Mitterrand en connaissait le pouvoir symbolique. Au cours de son premier septennat, il émit le souhait d’être invité à la table de cet aéropage des lettres. Le 8 mai 1984, il participait à la 735e réunion de l’académie.
Courtisés par les monarques républicains, les Goncourt sont aussi choyés par leurs éditeurs. Au moment de voter, certains n’oublient pas de renvoyer l’ascenseur. Pour s’attirer leurs faveurs, les autres maisons d’édition rivalisent de propositions : préfaces, dictionnaires ou anthologies pour lesquels ils perçoivent de confortables à-valoir. Ce qu’une figure emblématique de la compagnie, François Nourissier appelait des "sucreries". Quand on lui demandait s’il était "acheté", il répondait : "Quand il y a un vendu, le coupable, c’est l’acheteur".
Une "contre Académie française"
L’ancien président Hervé Bazin, auteur de Vipère au poing, parlait de la "silencieuse puissance d’un grand réseau d’amitié." Une expression qui résonne étrangement aujourd’hui à la lecture du sombre portrait que brosse de lui notre consœur de L’Express Emilie Lanez dans son livre enquête "Folcoche" (Grasset).
En 2008 seulement, les Goncourt ont réformé leurs statuts. Leur fonction est incompatible avec une activité rémunérée dans une maison d’édition. Le palmarès depuis 1903 favorise quelques maisons : Gallimard l’a emporté à quarante reprises, Grasset dix-sept fois et Albin Michel douze…
L’actuel jury, présidé par Philippe Claudel, réunit Christine Angot, Pierre Assouline, Tahar Ben Jelloun, Pascal Bruckner, Françoise Chandernagor, Paule Constant, Didier Decoin, Camille Laurens et Eric-Emmanuel Schmitt. Six d’entre eux ont publié récemment un roman dans une maison du groupe Madrigall, maison mère de Gallimard, deux chez Albin Michel et Stock et un chez Grasset.
Ces dix dernières années, le jury a récompensé trois fois Gallimard et Actes Sud et une fois un finaliste battant pavillon L’Olivier, L’Iconoclaste, Philippe Rey ou Flammarion (propriété de Gallimard). Laurent Mauvignier, pour La Maison vide (Minuit, propriété de Madrigall/Gallimard) et Natacha Appanah pour La nuit au cœur (Gallimard) sont donnés favoris du 123e Goncourt, qui sera proclamé le 4 novembre.
Contrairement à l’Académie française, on ne candidate pas à l’Académie Goncourt. On y est coopté, adoubé. "L’Académie Goncourt est une porte qui s’ouvre, mais que l’on ne pousse pas", résumait Courteline. Un juré peut mettre son veto s’il ne souhaite pas voir une personnalité rejoindre la compagnie.
On n’est pas élu à un fauteuil, comme chez les Immortels du Quai Conti, à Paris, mais à un couvert depuis 1961. Fourchettes, couteaux et cuillères en vermeil, sur lesquels sont gravés le nom des titulaires successifs (Joris-Karl Huysmans, Jules Renard, Jean Giono, Louis Aragon…) sont confectionnés par la maison Arthus Bertrand. Pour garantir ces attributs du pouvoir, le contrat d’assurance souscrit par la société littéraire stipule que lorsque les couverts ne servent pas, "ils seront placés dans leurs écrins et enfermés dans un coffre-fort".
Les pères de haute distinction littéraire, Edmond et Jules de Goncourt, pères du naturalisme, voulaient fonder une "contre Académie française", l’institution fondée par le cardinal de Richelieu en 1634.
Dans son testament du 7 mai 1892, Edmond de Goncourt avait chargé son exécuteur testamentaire, Alphonse Daudet, de constituer une société littéraire qui avait pour objet la création d’un prix annuel mais aussi "d’une rente annuelle de 6 000 francs au profit de chacun des membres de la société".
Les membres de la compagnie ne sont plus rémunérés. Depuis 1914, ils disposent de leur salon au premier étage du restaurant Drouant, près de l’Opéra Garnier. Le premier mardi de chaque mois, le chef Romain Van Thienen leur mitonne un menu spécial. Admise à siéger en 1944, Colette a obtenu qu’un gibier à poil soit proposé en fonction des années paires ou impaires. Les végétariens peuvent obtenir une dérogation.
Lorsque ces esprits lettrés n’y siègent pas, le salon de Drouant peut être réservé. Au fil du temps, c’est devenu un monument historique. Le Jour J, le directeur de l’établissement, James Ney, s’assure avec la déléguée générale du prix, Françoise Rossinot, qu’aucun micro ne soit dissimulé derrière les tableaux. Ni qu’aucun espion ne se cache dans le placard…
