"Chacun peut piocher dans le Coran comme on va au marché" : les débuts de l'islam décryptés par Jacqueline Chabbi
Professeure émérite de l'Université Paris 8, agrégée d'arabe et spécialiste des débuts de l'islam, Jacqueline Chabbi a, tout au long de sa carrière, prôné une lecture historique et anthropologique du Coran. Pour comprendre ce texte, il faut selon elle le remettre dans le contexte des sociétés de son époque. Reprenant ses interventions sur sa chaîne YouTube, Le Coran des Lumières (Grasset) est une bonne introduction à ses travaux. Jacqueline Chabbi y montre comment la religion tribale apparue au début du VIIe siècle en Arabie a considérablement évolué au IXe siècle sous la dynastie impériale des Abbassides, installée à Bagdad. La spécialiste souligne que la figure de Mahomet, ou Muhammad, n'a été sacralisée que tardivement.
Pour L'Express, Jacqueline Chabbi explique ces évolutions et remet en question un certain nombre d'idées reçues sur les liens entre Coran et Bible, l'islam comme "soumission", le voyage nocturne et l’ascension de Mahomet ou les supposés "miracles scientifiques" du Coran.,
L’Express : En quoi, pour comprendre le Coran, est-il indispensable de connaître le contexte dans lequel il est apparu, c’est-à-dire celui des tribus de l’Arabie occidentale au VIIe siècle ?
Jacqueline Chabbi : Il y a une période dite "prophétique" qui représente un blanc qu’il s’agit de combler, car le texte du Coran ne s’est pas écrit sur place. Le meilleur moyen dont nous disposons, c’est l’anthropologie historique, c’est-à-dire la connaissance des usages des mots dans leur contexte de l’époque, et celle des modes de vie qui ont influencé ces croyances.
La prédication de celui qui ne s’appelle alors pas encore Muhammad ("le Louangé") est supposée commencer au début du VIIe siècle, d’abord à la Mecque. Il reçoit une inspiration, mais sa parole ne plaît pas à la petite tribu à laquelle il appartient. Il est chassé de son propre clan, et se réfugie dans la cité de Médine, où il fait de la politique tribale avec l’objectif de rallier ses adversaires, comme cela se passe dans une société avec un petit nombre de personnes. Il réussit avec ses alliés médinois à mettre sur pied une confédération tribale, unissant les cités d’Arabie occidentale, La Mecque, Médine et Taëf, située à 1 800 mètres dans la montagne et donc riche de production agricole.
Le "miracle", c’est que cette confédération n’éclate pas après sa mort. Cela ne se fait pas au nom d’une religion qui n’existe pas encore, mais à celui d’intérêts communs dans une alliance jugée efficace avec son dieu protecteur. La confédération s’attaque à l’Arabie centrale et orientale. A la suite de la Bataille des crânes, elle l’emporte, contre toute attente, sur Tamim, la grande tribu de l’Est. Suivant la règle politique qui prévaut dans ces sociétés d’Arabie, on ne s’entête pas à combattre un adversaire qui a su montrer qu’il était le plus fort, on se rallie à lui.
Ces tribus réunies vont ensuite sortir d’Arabie saoudite dans les années 630 ou 640. Ces succès rapides tiennent au fait qu’au Nord et à l’Est, les deux empires, byzantin et perse sassanide, se sont affrontés durant plus de deux décennies et se trouvent très affaiblis. Personne n’attend les tribus d’Arabie. Elles mènent leur conquête à leur manière, en concluant des alliances plutôt qu’en détruisant tout sur leur passage. Il faut alors être membre d’une tribu arabe pour faire partie de l’alliance d’Allah. Il y a quelques ralliements de non-Arabes, y compris des esclaves qui peuvent être affranchis. Mais il n’y a alors pas encore de grands mouvements de conversion. Les villes passées sous le pouvoir de ces tribus doivent payer un tribut annuel, mais leurs structures économiques et sociales ne sont pas remises en cause. Ce système de non-conversion, qui signifie qu’il n’y a pas de pression idéologique sur les populations conquises, dure quasiment un siècle, ce qui explique qu’il n’y a quasiment pas de révoltes contre les Arabes.
La dynastie de Omeyyades, qui a pris le pouvoir en 661, n’a-t-elle pas changé ce fonctionnement ?
La dynastie des Omeyyades fait passer la capitale de Médine à Damas, mais conserve le même système tribal. En revanche, les Omeyyades font face aux Byzantins et ont des chrétiens présents sur leurs terres. Ils ressentent donc le besoin d’opposer des symboles et des écrits par rapport aux textes bibliques, alors que les Arabes sont une société de l’oralité. A la fin du VIIe siècle, la Coupole du Rocher est érigée pour dominer Jérusalem, une cité alors uniquement chrétienne. Apparaît alors sur ce monument la dénomination nouvelle de "Muhammad", qui est présenté comme "serviteur" (‘abd), et "messager d’Allah" (rasûl). C’est une mise en parallèle avec Jésus, lui aussi présenté dans les inscriptions du site comme "serviteur et messager d’Allah", mais en tant que "fils de Marie", tandis qu’une inscription (présente également dans le texte du Coran, 4, 171) rejette la Trinité chrétienne. On fait ainsi savoir aux grands rivaux byzantins que Muhammad est le successeur de Jésus. C’est encore un islam tribal, mais qui s’affiche de manière officielle.
Comment les Abbassides, à partir de 750, ont-ils radicalement transformé l’islam ?
Les Abbassides rompent avec les tribus, et pactisent d’abord avec les élites des différentes sociétés constituant leur empire. Ce qui provoque une explosion inter-culturelle. Il y a un brassage de savoirs, des hybridations, un peu comme cela s’est passé sous Alexandre le Grand. D’où une production scientifique impressionnante. Des scientifiques aussi bien d’Iran que de tradition grecque partagent leurs connaissances.
Mais les Abbasides, ayant rompu avec les tribus, doivent se légitimer. Ils mettent en avant leur ascendance avec Muhammad, et commencent à valoriser sa figure politique. Ils créent ainsi la première représentation du passé pour mettre en avant leur dynastie. La Sira, ou biographie supposée de Muhammad, se développe dans la deuxième moitié du VIIIe siècle. Mais on n’est pas encore dans une sacralisation de sa figure.
Le IXe siècle est marqué par la conversion massive de populations urbaines. Ces populations de langues et d’origines diverses vont créer un mythe de fondation intégrateur, mais en y apportant leurs propres cultures. Au milieu du IXe siècle se développe le corpus du hadith, c’est-à-dire les paroles prêtées à Muhammad. Il s’agit bien sûr d’une fabrication totale, principalement de la part des juristes urbains qui oeuvraient depuis longtemps déjà hors de tout cadre officiel à régler les questions du vivre ensemble. Le problème qui se pose alors c’est comment faire remonter ces paroles jusqu’à Muhammad lui-même, alors qu’il y a près de deux siècles d’écart. D’où la fabrication d’énormes compilations biographiques rassemblant les figures de ceux qui sont présentés comme des "compagnons" de Muhammad puis celles de figures des quatre générations suivantes supposées avoir entendu les précédents pour raccorder le présent à un passé légitimant. On essaie donc de justifier l’authenticité des propos à travers ces "chaînes de transmission" fictives. Dans ce qui devient alors le sunnisme, qui, dans ce cadre a le sens de "voie à suivre", la figure prophétique est de plus en plus sacralisée. Mais on peut dire que c’est une "béatification" tardive qui correspond à de nouveaux enjeux dans la nouvelle société impériale.
L’interdiction d’insulter Muhammad apparaît d’ailleurs seulement à partir du milieu du milieu du IXe siècle. Dans le contexte coranique du début du VIIe siècle, des insultes et menaces sont lancées contre Muhammad. Mais c’est Allah qui juge. En aucun cas ce ne pourrait être un humain qui prétendrait agir en nom. La poésie et les paroles satiriques étaient très importantes dans le monde tribal de l’époque. Rien ni personne n’était sacralisé. On était donc très loin d’une interdiction de caricaturer Muhammad, d’autant plus qu’en Arabie, à l’époque du Coran, on ne dessinait pas.
A quel point l’islam est-il influencé par le judaïsme et le christianisme ?
Le judaïsme s’était implanté au niveau des royautés yéménites depuis le IVe siècle. Le christianisme est présent également à partir du Ve siècle en partie sous l’influence de l’Ethiopie déjà christianisée. Les textes bibliques,canoniques comme apocryphes, étaient en circulation dans cette zone de la grande Arabie. C’est là sans aucun doute que se trouve le gisement narratif dans le lequel va puiser la parole coranique. Mais il ne s’agit pas de "recopier" la Bible. Les figures bibliques comme Moïse ou Abraham servent à prouver l’antériorité de ce qui arrive à Muhammad. Grâce la protection de son Dieu tout-puissant, Moïse, qui n’était rien, va battre Pharaon présenté comme le pire tyran de la terre. Muhammad, un orphelin qui dans sa société était perçu comme ayant trahi la tradition des pères, se présente ainsi comme le successeur de ces figures bibliques.
A l’époque impériale, il y a une "biblisation" de la tradition musulmane
Bien au-delà de cette phase proprement coranique qui date du VIIe siècle, c’est donc bien plus tard, dans le contexte de la société impériale abbaside que les convertis notamment les chrétiens vont amener des éléments de leur propre culture, les intégrant dans ce qui va devenir l’islam. A l’époque impériale, il y a ainsi une "biblisation" de la tradition musulmane. D’où l’apparition de toute sorte de légendes, comme celle du voyage dans le ciel de Muhammad, qui n’a rien de coranique. Ce Mi‘râdj est même antinomique de ce que se représente la société arabique. Dans les croyances de l’Arabie, tout descend du ciel, comme la pluie, rien ne monte. Seuls les djinns, des figures surnaturelles locales, peuvent le faire, car ils sont faits d’air brûlant. Mais arrivés aux portes du ciel, ils sont projetés par terre. Il y a donc une contradiction totale entre l’imaginaire coranique et l’imaginaire d’après. La tradition médiévale a associé l’ange Gabriel à cette ascension céleste de Muhammad, alors que les rares passages tardifs qui le citent dans le Coran pourraient bien relever d’une interpolation. Mais comme il s’agit d’une figure chrétienne importante, Gabriel a été intégré dans les traditions ultérieures et cela dans un rôle majeur.
Dans la tradition, l’Isrâ’, ou "voyage nocturne" de Mahomet, a lui été associé à Jérusalem…
Le Coran ne mentionne jamais Jérusalem. Le verset 1 de la sourate 17 parle de "lieu de prosternation éloigné". C’est à mon avis une référence à Moïse et à l’épisode du Buisson ardent. Muhammad, qui est alors contesté, doit montrer des signes pour authentifier son propre message. L’Isrâ’, ce serait donc le fait de se transporter en rêve dans un lieu où Moïse aurait reçu mission d’aller affronter Pharaon en lui donnant le pouvoir de le faire.
La cité de Jérusalem était passée sous le contrôle de la confédération médinoise en 638. La Coupole du Rocher avait été édifiée à l’extrême fin du VIIe siècle comme défi à la fois politique et symbolique à l’empire byzantin mais c’est sans aucun doute plus tard encore, quand on entre dans l’âge abbasside de la mythification du passé, que s’établit le lien entre Jérusalem et le "voyage nocturne" de Muhammad. Il est alors supposé arriver dans la cité monté sur une jument ailée qui va ensuite lui faire visiter les sept cieux.
Vous déconstruisez aussi le lien entre islam et "soumission"…
L’idée en vogue est qu’islam signifie "soumission". Ce qui arrange des idéologues antimusulmans, qui assurent que la religion musulmane aurait un projet politique : soumettre la Terre entière à la loi de l’islam. Mais sur le plan historique, c’est un contresens total ! La racine du mot, "SLM", exprime l’idée d’être sain et sauf, en sécurité. Dans le contexte arabe de l’époque, il s’agissait de se mettre sous la protection et la sauvegarde de celui vers lequel on se tournait. Dans une société tribale, il n’y a pas de structure étatique et on ne peut rien imposer à personne en matière d’idéologie. Ceux qui dévient de la voie proposée par la révélation de Muhammad sont menacés d’avoir à rendre des comptes au jour du jugement, pas avant : il n’est absolument pas question d’appliquer une sanction en ce monde pour mécréance, comme certains s’autorisent à le faire aujourd’hui au nom d’une "charia" que le Coran n’a jamais évoquée. Le terme sharî‘a ne figure qu’une seule fois dans le Coran (45, 18) se joignant à la terminologie plus fréquente des termes qui désignent la bonne voie à suivre, ce qui renvoie évidemment à l’imaginaire de la piste du désert qui doit conduire à bon port en évitant de s’égarer ce qui conduit à la mort.
Le Coran n’a-t-il pas annoncé le Big Bang, comme l’affirment certains par concordisme, en tentant de relier croyance et science?
Ce phénomène est très récent. A coup de conférences, de livres et de vidéos, certains soutiennent la thèse des "miracles scientifiques du Coran". Mais les scientifiques musulmans médiévaux ne se référaient jamais au texte religieux, ils citaient au contraire les auteurs grecs, indiens ou iraniens !
Pas plus que la Bible, la Torah ou tout autre livre sacré, le Coran n’est un livre de science.
Pas plus que la Bible, la Torah ou tout autre livre sacré, le Coran n’est un livre de science. Ces textes ne font que refléter la représentation que les hommes avaient de leur environnement à l’époque. En ce qui concerne le Big Bang, les concordistes s’appuient sur le verset 30 de la sourate 21, habituellement traduit par "Les cieux et la Terre formaient une masse compacte. Ensuite nous les avons séparés et fait de l’eau toute chose vivante". Mais c’est une mauvaise traduction ! Ce que ce verset représente en réalité, ce n’est pas une masse unique, mais deux ensembles distincts, le ciel et la Terre. Si le ciel qui était fermé s’ouvre, c’est pour faire tomber la pluie sur la Terre. Une Terre qui s’ouvre alors à son tour pour faire surgir la végétation nourricière. Cela n’a bien sûr rien à voir avec le Big Bang.
On peut distinguer à travers ces discours sur les "miracles scientifiques du Coran" un phénomène de compensation dans les sociétés musulmanes, surtout en Europe. Face à une blessure identitaire, il y a un besoin de se justifier symboliquement. D’où également l’affirmation récurrente que l’arabe serait la langue la plus ancienne, la plus riche et la plus complexe au monde.
Vous déplorez que deux idéologies s’opposent aujourd’hui à une lecture historique du Coran: le salafisme et ce que vous nommez "l’externalisme"…
Le salafisme, c’est la sacralisation d’un passé fantasmé. La crise majeure que connaît aujourd’hui le monde musulman conduit des personnes à se réfugier dans ce passé fantasmé pour y trouver des raisons d’espérer. La connaissance historique du passé tel qu’il a été réellement vécu peut briser cette illusion.
Mais de l’autre côté, ce que j’appelle des "externalistes" sont des personnes qui, ignorant tout du contexte historique de l’époque, assurent que l’islam serait né à Petra ou en Syrie, et que le Coran ne serait qu’une mauvaise copie de la Bible. Un religieux catholique assure par exemple que La Mecque serait en réalité localisée en Syrie du Nord. Les historiens doivent constamment affronter ces deux idéologies en vogue, l’une située du côté musulman, l’autre du côté antimusulman. Personnellement, je suis convaincue qu’il n’existe pas meilleure manière de prévenir les dérives du salafisme qu’à travers une lecture historique du Coran, et en mettant ces recherches à la portée de tout un chacun.
Le problème, c’est que le Coran n’est pas un texte narratif. Chacun peut donc aller au Coran comme on va au marché, en prenant ce qui l’intéresse, car il s’agit au départ de morceaux d’art oratoire destinés à mettre en scène un homme de tribu du début du VIIe siècle dont la vie s’est achevée, après de multiples épreuves, sur un succès politique. L’islam que l’on connaît n’est évidemment pas encore là.
Vous n’avez jamais eu d’ennuis ?
Je n’ai jamais eu de problèmes quand j’enseignais à l’université Paris 8, car je maîtrisais l’arabe. J’ai toujours été respectée. Je n’ai jamais fait ni autocensure ni concession. Que les étudiantes qui assistaient à mes cours avec leurs condisciples masculins aient été voilées ou pas, je leur tenais exactement le même discours, celui qui répond aux stricts critères de la méthodologie historique actuelle. Evidemment quand, aujourd’hui, un professeur d’histoire ne maîtrisant par l’arabe se voit poser une question sur le Coran, c’est bien sûr plus compliqué si les historiens n’ont pas fait le travail qui lui permet de répondre.
Le Coran des lumières, par Jacqueline Chabbi. Grasset, 184 p., 19 €.
