TikTok : enquête sur ces influenceurs islamistes qui envahissent la plateforme
"Cinq métiers qui sont harâm, mais vous pensez qu’ils sont halal". Face caméra, Nabil.bnc liste les professions qui sont selon lui "haram", interdites par la religion musulmane, et non "halal" - autorisées. Dans un TikTok cumulant plus d’1,3 million de vues, l’influenceur cite notamment les "caissiers ou caissières" : "Vous serez amené à faire passer des produits comme de l’alcool, du porc, du poulet pas halal. Tous les aliments qui sont harâm et que vous faites passer pour la consommation des gens ne sont pas autorisés". Selon lui, la profession de "chauffeur routier dans l’alimentaire" est également proscrite, ainsi qu’une partie de l’avocature (les avocats défendant un coupable devant "user de stratagèmes"). Il n’est pas non plus conseillé de travailler dans une banque ("les intérêts, en islam, c’est totalement harâm") ou encore "dans les champs de vigne" (qui contribuent à la production du vin).
Avec ses plus de 591 000 abonnés, Nabil.bnc fait partie d’une génération d’influenceurs qui a fait de l’interprétation radicale de l’islam son fonds de commerce. Pour obtenir la faveur de l’algorithme, leur recette est simple : des discours clivants, souvent extrêmes, qui déclenchent des émotions fortes auprès du public, et entraînent beaucoup de réactions.
En mai, un rapport sur les Frères musulmans commandé par le gouvernement a mis en garde contre "les prédicateurs 2.0". Selon ses auteurs, ces influenceurs constitueraient à présent "un facteur majeur de diffusion de l’islamisme", devenant un lien "entre les idéologies islamistes et les jeunes francophones européens". Le même mois, une note du ministère de l’Intérieur dévoilée dans Le Figaro alertait sur la plateforme TikTok, "devenue, pour la sphère islamiste, l’un des viviers d’audience les plus conséquents". "Ces contenus émis par les influenceurs islamistes parfaitement au fait des codes du marketing digital sont d’autant plus viraux qu’ils sont relayés par des comptes dits de rappels, agrégateurs, en particulier de messages en rupture avec les valeurs et principes républicains", décrivaient les analystes.
Mécanisme
Les dynamiques de diffusion reposent sur des mécanismes concrets. "Certaines videos virales introduisent des doutes au cœur de la vie quotidienne de ces jeunes", relève Laurence Bindner, cofondatrice de JOS Project, une structure d’analyse de la stratégie de la propagande extrémiste violente et des discours radicaux. "Par exemple, certaines peuvent faire la promotion d’une vision rigoriste de l’islam, dans une logique de séparation religieuse et sociale : la promotion de la non-mixité au travail ou dans les salles de sport, voire une influence en termes d'orientation professionnelle, certains métiers étant décrits comme illicites. Un encadrement plus strict des rapports entre les hommes et les femmes. Ou encore un éloignement de l’entourage non-religieux", égrène la spécialiste, qui poursuit : "En somme, un discours qui encourage le repli communautaire et l’éloignement par rapport à la société séculaire".
Un nombre croissant de jeunes y semble réceptif. Un sondage Ifop publié ce mardi 18 novembre pour la revue Ecran de veille fait apparaître des résultats préoccupants : 57 % des 15-24 interrogés estiment que les lois de la République passent après les règles de l’islam, contre 49 % des musulmans. "TikTok est devenu une plateforme privilégiée pour la diffusion des discours fondamentalistes", estime Mohamed Fahmi, docteur en sciences de l’information et de la communication à l’Université libre de Bruxelles, islamologue au sein de la police judiciaire fédérale belge.
"Ma foi passe avant ta poignée de main"
Pour comprendre ces dynamiques, L’Express a créé un compte TikTok. Quatre heures d’observation de ces influenceurs ont suffi pour que notre fil TikTok soit presque exclusivement composé de contenus liés à l’islam, souvent porteurs d’une vision rigoriste. Dernière en date, la vidéo d’un certain gio_nny, faisant la leçon aux internautes depuis le siège passager d’une voiture. Le tiktokeur n’a pas l’air d’avoir plus de vingt ans, mais s’exprime avec assurance. "T’es un homme musulman et tu parles à une fille dans le haram ? T’es pas un homme !, s’exclame-t-il. […] Ma sœur, cette personne qui parle avec toi n’est pas un homme. Ça serait un homme, il serait directement allé voir ton tuteur !". En commentaires, de jeunes utilisateurs questionnent : "Et si on n’a pas l’âge de se marier ?" ; "Je veux me marier au plus vite avec elle, j’ai 17 ans, je suis encore au lycée, vous pensez c’est quoi le mieux à faire ?" ; "Si on a déjà parlé avec la famille c’est bon non ?". Postée fin août, la vidéo cumule près de 63 000 vues.
Avec leurs vidéos courtes ultra-rythmées, le plus souvent réalisées en français, ces deux catégories offrent un contenu religieux accessible à une jeunesse en quête de sens. "Petit à petit, on a vu apparaître une forme de prédication en ligne qui s’est affranchie de la dimension un peu austère et radicale des salafistes, notait en mai auprès de L’Express Hugo Micheron, enseignant à Sciences po et spécialiste du djihadisme. Tous les verrous ont sauté avec l’arrivée de TikTok, avec des contenus qui n’hésitent plus à passer de la musique ou à mettre en scène des jeunes femmes maquillées - pratiques normalement interdites par le salafisme."
Certains n’hésitent pas à mâtiner leurs propos d’un vernis féministe. "Plus tu affirmes, plus tu inspires. Tu fais gagner de la place à d’autres femmes qui n’osent pas encore dire non ", assène Leahdyangeles à ses 130 500 abonnés sur TikTok. Cette musulmane convertie, qui filme désormais ses vidéos exclusivement en niqab, évoque son refus de serrer la main aux hommes : "Si tu me respectes, tu comprendras pourquoi. Tu comprendras que ma foi passe avant ta poignée de main".
Influenceurs et prédicateurs
Par opportunisme ou par réel projet politique, les influenceurs islamistes ont, en somme, identifié un segment de marché. "On peut identifier deux grands types de comptes qui se font concurrence, poursuit Mohamed Fahmi. D’un côté, les influenceurs 'pur jus', ayant un discours avant tout identitariste". Avec ses 4,5 millions d’abonnés, Redazere est l’un des plus suivis de la plateforme.
A la question d'un internaute ("Est-ce que c'est halal d'embrasser avant le mariage ?"), le TikTokeur répond, tout sourire : "Bien-sûr que c'est Harâm ! T'as cru quoi ? (Il faut embrasser) après le mariage. Mariez-vous !". Le Canadien a les réflexes d’un Tiktokeur classique : reprise des codes de la pop culture, invectives avec d’autres créateurs, vidéos humoristiques. La frontière est souvent si mince qu’il peut être difficile de discerner un influenceur salafiste d’un créateur classique. "Souvent, les jeunes qui visionnent ces vidéos tombent dessus à la faveur de l’algorithme, et n’ont même pas conscience d’être face à un prédicateur ou à des codes se rapprochant de ce courant", observe la politologue Anne-Clémentine Larroque, spécialiste de l’idéologie islamiste.
"La deuxième catégorie diffuse un contenu plus traditionnel dans la forme, tournant autour de la prédication, de la prière, des invocations classiques", reprend Mohammed Fahmi. Nader Abou Anas, qui se décrit comme "imam, enseignant et conférencier", correspond à ces critères - au point de figurer dans la note rédigée en mai par les analystes du ministère de l’Intérieur. Si les "prédicateurs islamistes institués utilisent comme canal de diffusion principal leur chaîne YouTube", écrivent-ils, les plus agiles "investissent désormais TikTok en produisant, sur la base de leurs prêches, de courtes vidéos adaptées à la plateforme", le citant en exemple. Le prêcheur salafiste rassemble 967 000 abonnés sur YouTube et plus de 848 600 sur le réseau social chinois. Les prêches d’imams connus pour leurs positions rigoristes sont aussi découpés, montées et remixées sur des comptes anonymes, comme ceux de l’imam Hassan Iquioussen, expulsé en 2022 pour ses discours "contraires aux valeurs de la République".
"On se retrouve avec un contenu très idéologisé, mais pas pour autant terroriste, et qui n’est pas repéré par les modérateurs", poursuivait Hugo Micheron auprès de L’Express en mai. Dans une vidéo visionnée plus de 120 000 fois, un influenceur admoneste son audience. "Tu penses que la hijra n’est pas obligatoire ?" s’interroge minhaj-salafi213. Le terme, qui désigne l’exil des musulmans hors d’un territoire jugé hostile à l’islam, est notamment utilisé par des prédicateurs salafistes. "On l’a déjà dit, le voile légiféré pour la femme c’est le djilabab, voire même le niqab en présence d’hommes étrangers, et qui plus est en présence de kouffars (c’est-à-dire d’infidèles)", éructe-t-il, précisant à son audience qu’à partir du moment où une fille "est pubère, 11 ans, 12 ans, devenue une femme" elle est "obligée de se couvrir le visage et les mains".
Enfermement algorithmique
Un discours toujours plus extrême, encouragé par l’algorithme. "L’enfermement algorithmique joue un rôle dans la radicalisation", souligne une source des services de renseignement. Connaître les bons termes suffit souvent à trouver des vidéos de propagande de Daech sur la plateforme. En tapant "dawla" (le terme employé par les partisans de l’Etat islamique pour le désigner), on tombe immédiatement sur une vidéo reprenant l’imagerie de Daech, accompagnée d’un "nasheed", un chant religieux récupéré par le groupe terroriste. "TikTok a normalement une heure pour supprimer le contenu terroriste. Mais la question, c’est comment ils interprètent ce qu’est ce type de vidéo", poursuit-on au ministère de l’Intérieur.
Une fois pris dans l’engrenage, les jeunes accèdent à un écosystème aux propos de plus en plus ciblés. "Le contenu peut ne pas faire directement référence au djihadisme, mais sera accompagné d’un lien vers un canal de messagerie Telegram. Ce groupe ne contiendra pas forcément de contenu illégal. Mais il conduira à un autre canal, qui sera plus explicite. Jusqu’à arriver au cœur de la propagande, et à une légitimation de la violence", explique le Dr Nicolas Stockhammer, chercheur au Centre Soufan, à la tête du pôle de recherche "Contre-terrorisme, lutte contre l’extrémisme violent et renseignement" du département d’études de sécurité de l’université du Danube à Krems, en Autriche.
En août 2024, en Autriche, les autorités ont déjoué un attentat visant un concert de Taylor Swift à Vienne. L’un des suspects, Beran A., a expliqué s’être en partie radicalisé en regardant le prédicateur salafiste Abul Baraa, très populaire chez les germanophones. "Son TikTok, très orienté vers les jeunes, très porté sur l’émotion, a été une porte d’entrée accessible vers l’idéologie djihadiste", poursuit le Dr Nicolas Stockhammer. Après avoir visionné ses vidéos, le jeune homme avait prêté allégeance à l’Etat islamique sur Telegram. En France, trois suspectes de 18, 19 et 29 ans ont été interpellées le 10 octobre. Elles sont accusées d’avoir projeté un attentat djihadiste dans une salle de concert ou un bar parisien. L’avocat de l’une d’entre elles, Me Jean-Baptiste Riolacci, a avancé le rôle joué par TikTok dans la radicalisation de sa cliente. "Ces cas se multiplient depuis le 7 octobre 2023, remarque Stockhammer. Les prédicateurs ont exploité la catastrophe humanitaire à Gaza pour pousser les jeunes à agir. Pour certains, cela a pris la forme d’un appel tribal aux armes." D’après le ministère de l’Intérieur, 70 % des auteurs d’attentats déjoués depuis 2023 ont moins de 21 ans.
