"La France, ce pays où le terme 'libéral' passe pour une insulte" : le testament journalistique de Philippe Tesson
Il fut condamné trente-deux fois pour offense au chef de l’État. Et excommunié pour avoir commandé à ses journalistes un banc d’essai sur les confessionnaux parisiens ! "Je ne vois pas pourquoi on fait un numéro de 60 millions de consommateurs avec des questionnaires sur les machines à laver, et pourquoi on ne le fait pas sur des problèmes moraux", répondait Philippe Tesson (1928-2023) à ceux qui lui rappelaient ses quartiers d’indiscipline. Et de leur brandir sa devise : "Tout est grave, mais rien n’est important".
Le prince rebelle du journalisme, rédacteur en chef de Combat, fondateur du Quotidien de Paris, directeur des Nouvelles littéraires, a écrit 20 000 articles, selon le décompte d’Olivier Frébourg, le plus "tessonien" des éditeurs, qui en publie les pièces de choix dans un beau livre aux éditions des Équateurs.
Son titre : Le quotidien de l’éternité. Ainsi s’intitule le journal que Philippe et sa femme Marie-Claude, avec qui il avait créé Le Quotidien du médecin et Le Quotidien de Paris, s’apprêtent à lancer au paradis. Une trouvaille poétique de leur fils, l’écrivain Sylvain Tesson.
Une Pléiade Tesson ? Pas le genre du bonhomme, qui aura passé sa vie à fuir les corsets, l’esprit de sérieux et les enterrements de première classe. Airs d’éternel lutin, regard voltairien, ce franc-tireur se complaisait dans l’indéfini. "Je me fais une règle de l’indéfinition, disait-il. Je n’aime pas les classifications, je n’aime pas les schémas, je n’aime pas les catégories ni les catéchismes".
Philippe Tesson composait des journaux foutraques et imprévisibles, tant la sensibilité de leurs rédacteurs constituait une mosaïque. Il en fut le chef d’orchestre et le metteur en scène. "Le Don Giovanni de la presse française", selon l’expression d’Olivier Frébourg, qui n’oublie jamais l’homme de théâtre derrière l’homme de presse. A la fin de sa vie, Tesson acheta le théâtre de Poche à Montparnasse, dont sa fille Stéphanie assume la direction avec une ardente passion.
"Je n’ai jamais séparé de ma vie ce qu’il est convenu d’appeler la lecture politique et la lecture culturelle des choses", expliquait-il. C’est ce qui rend sa chronique de Ve République si riche et si originale. Il aura davantage puisé chez Molière que chez René Rémond pour croquer le spectacle des puissants. Et ce style ! Sautillant, allègre, mordant. Certains de ses éditoriaux, vieux de soixante-dix ans, ont l’air d’avoir été écrit aujourd’hui, à la fraîche. C’est un enchantement de les lire.
Le bréviaire d’un libéral authentique
Le quotidien de l’éternité se dévore comme le bréviaire d’un libéral authentique. Qui veut savoir comment pense, regarde, vit, écoute un libéral français (pléonasme), doit lire cet ouvrage. Méfiant vis-à-vis des idéologies, se soumettant à un doute méthodique et pensant toujours par lui-même, Tesson plaçait la responsabilité au sommet de tout. "La France peut se flatter d’un triste privilège, déplorait-il : elle est l’un des seuls pays démocratiques où le terme "libéral" passe pour une insulte. Il entre dans cette particularité une part de mystère qui n’en finit pas de désoler."
Tesson n’était pas de gauche, car, confessera-t-il à la fin de sa vie à Franz-Olivier Giesbert, il préférait de loin l’individu à la société : "La société m’ennuie, je la trouve sotte". Il débusquait aussi la bêtise à droite, "notamment sur la question des mœurs". Sa droite à lui était ironique et alerte. Enjouée comme l’ouverture de La Pie voleuse de Rossini.
La droite la plus sonore aujourd’hui joue plutôt de la grosse caisse. Si elle a réussi à contester à la gauche son monopole sur le terrain des idées, elle y est parvenue en adoptant parfois ses manières religieuses : elle sermonne et pontifie, dicte le Bien et redresse les torts. Elle tend aussi à tout traduire en idéologies.
Dans son texte de présentation des articles culturels de Philippe Tesson réunis dans cet ouvrage, le journaliste et historien Jean-Christophe Buisson, qui fut son "patron" au Figaro Magazine, explique bien la spécificité du "Tessonisme" : Tesson admirait Tocqueville et Aron, mais il aimait la langue de Rousseau. Il pouvait étriller Pierre Bourdieu, Roland Barthes et Jean Genet, dont certaines prises de position politiques l’horripilaient. Mais "il cherchait en même temps à les sauver, écrit Buisson. Malgré eux. En arguant qu’ils s’étaient égarés en politique. On ne pouvait pas leur en tenir rigueur. Et l’on devait se souvenir quel sociologue brillant, quel sémiologue génial, quel poète merveilleux ils demeuraient. Tesson ou l’indulgence faite homme".
Cette indulgence - qui n’exclut pas des convictions fortes - manque tant à nos débats actuels. Elle ne devrait pas être réservée aux confessionnaux.
> Quelques extraits du Quotidien de l’éternité (Éditions des Équateurs) :
"De Gaulle donne des illusions à la France"
"Ce ne sont ni les guerres ni les clients que cherche à gagner le général de Gaulle, ce sont les audiences et c’est sur une autorité de type moral qu’il entend bâtir la puissance de la France. Sans doute la force des slogans et l’empire des idées ne sont-ils pas négligeables. Mais la hauteur des vues ne résiste jamais très longtemps à l’assaut des réalités" (Combat, 15/5/1965)
"Sous prétexte de descendre au peuple on est train d’avilir la démocratie. Il y a longtemps, il y a sept ans que le général de Gaulle donne des illusions à la France. Mais celle-ci, celle de l’élection du président de la République au suffrage universel, dans les conditions où elle est pratiquée, apparaît comme l’illusion suprême qui débouche sur les pires menaces qu’on puisse imaginer" (Combat, 20/11/1965)
"De Gaulle n’a pas été un grand politique. Il n’a jamais réussi que lorsqu’il s’est placé dans l’irrationnel. Alors, c’était éclatant. C’est pourquoi on s’est brisé à s’opposer à lui." Combat, 11/11/1970.
Sacré Waleza !
"Non content d’avoir bafoué aux yeux de l’univers l’ordre et l’autorité imposés par Moscou à son pays, un obscur ouvrier polonais va porter témoignage de cette résistance au chef de l’Eglise la plus puissante du monde, et en rendre hommage au Dieu qu’elle vénère. Peut-on imaginer plus cruelle blessure pour les ennemis jurés de cette religion ? On leur a fait pièce sur le temporel, et voilà maintenant qu’on s’offre le triomphe du spirituel !" (Le Quotidien de Paris, 13/1/1981)
Mitterrand, Zone d’ombre
"Les Français exigent des institutions précises, mais s’accommodent d’un pouvoir personnel. Il leur faut les lois de la République et les mœurs de la monarchie : c’est ce système hybride qui leur convient le mieux. Avec François Mitterrand, ils sont parfaitement servis : mieux qu’aucun autre, il respecte les formes, et plus qu’aucun autre il fait SA politique." (Le Quotidien de Paris, 11/12/1981)
"Je hais la famille de pensée"
"Il n’y a pas une famille de pensée. Une famille de pensée, c’est la réunion d’un certain nombre de gens autour d’un critère idéologique. Ce n’était pas tellement mon goût. Je ne voulais pas faire ça, et je n’aime pas tellement ce principe, je m’y suis toujours opposé. Je hais la famille de pensée, pour paraphraser Gide. J’ai toujours évité qu’il y eût une espèce de monolithisme. J’aurais été incapable de réunir une famille de pensée sur une orientation politique ou idéologique donnée. Au contraire, je cultivais l’incertitude, la culture du doute. J’ai toujours beaucoup aimé cette hétérogénéité". ("A voix nue", France Culture, 27/3/2006)
L’opposition, conscience de la majorité
"Une société idéale serait celle où l’opposition serait la conscience de la majorité. Il importe donc que l’opposition ait le plus haut sentiment d’elle-même et de ce qu’on attend d’elle. Puisqu’elle est le gage de la liberté, elle doit être l’instrument de la mesure." (France Culture, 27/3/2006)
Le mal français : l’énergie et l’autorité
"La France avachie, qui pense seulement à son confort, qui ne veut pas se battre, qui est faite pour se coucher, etc.", cela est trop fort pour faire un peuple mélancolique, morose, fatigué… Le mal français ne va pas aussi loin. Il nous semble limité à deux carences : l’énergie et l’autorité. L’autorité des pouvoirs et l’énergie du peuple. Elles sont réductibles. Mais elles sont majeures, et c’est de cela dont nous souffrons aujourd’hui." (Le Point, 14/9/2020)
Les nouveaux terrorismes intellectuels
"C’est le trait singulier et dominant du totalitarisme intellectuel d’aujourd’hui que de puiser ses sources dans la morale. Une immense vague de bien-pensance inonde l’Occident. Elle se répand comme se répand une religion, avec ses clercs, ses rites, ses codes, son catéchisme. A la communion des saints se substitue la communion des hommes. Le salut des hommes se résume au recouvrement de leurs droits. A cet effet, nous sommes invités à reproduire tous les modèles que notre culture catholique nous a enseignés. L’épreuve du repentir, poussée jusqu’à l’autoflagellation. Le devoir d’évangélisation : de nouveaux missionnaires exportant au nom de l’universalisme l’idéologie des droits de l’homme… en utilisant de bonne foi les moyens du colonialisme ! L’inquisition enfin, qui réprime les crimes d’hérésie ou d’apostasie : nul n’est en droit de déroger à la nouvelle morale, d’opposer sa liberté au code universel. Cela s’appelle le totalitarisme". (Le Figaro, 22/6/2000)
Tout est dit dans les tragédies grecques
"Si j’avais la responsabilité de l’Éducation nationale, je ferais apprendre tant de choses aux enfants par le canal du théâtre ! Notamment l’Histoire. Le théâtre est un facteur d’éducation absolument considérable. Par la tolérance qu’il apprend aux êtres, par la curiosité qu’il satisfait, par la force des messages qu’il porte. Les plus beaux éditoriaux écrits sur le racisme, par exemple, sur tous les problèmes d’aujourd’hui sont dans les pièces de théâtre… Tout est dit dans les tragédies grecques. C’est d’une beauté féroce, magnifique. C’est visuel : il y a du sang, il y a du crime, ça a un mot : le spectacle !". (Entretien privé avec Nicolas Capt, avocat à Genève, le 29/8/2019)
