Langues régionales : "Il y a une écoute positive de la part d’Edouard Geffray, mais..."
En 2021 était votée la loi Molac en faveur des langues dites régionales, la première sur ce thème depuis… la création de la Ve République ! Mais depuis, cela patine. Des profs compétents en breton envoyés en Vendée, des classes qui n'ouvrent pas alors que la demande des parents est très forte, des conventions avec l'Etat toujours sans signature... Aussi le sénateur basque Max Brisson (LR, Pyrénées-Atlantiques) et sa collègue bretonne Karine Daniel (PS, Loire-Atlantique) ont-ils rédigé un rapport pour dénoncer sa mauvaise application. Rapport qu’ils viennent de présenter au ministre de l’Education nationale, Edouard Geffray. Entretien.
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Pourquoi avoir centré votre rapport sur l’enseignement ?
Max Brisson et Karine Daniel : Parce que la transmission familiale est quasiment éteinte. Seule l’école peut désormais former de nouveaux locuteurs.
Le blocage principal ne vient-il pas de l’article 2 de la Constitution "la langue de la République est le français", et surtout de l’interprétation qu’en fait le Conseil constitutionnel, en l’utilisant systématiquement contre les langues dites régionales ? Dans ces conditions, pourquoi ne pas proposer une réforme de la Constitution ?
Pour deux raisons. D’une part, il ne s’agissait pas pour nous d’exprimer nos positions personnelles, mais de délivrer un rapport au nom de la commission culturelle du Sénat. D’autre part, le blocage - réel - du Conseil constitutionnel ne doit pas constituer une prime à la paresse. Nous en avons la conviction : il est possible, dans le cadre actuel d’agir de manière significative. Faisons-le !
D’où votre volonté d’instaurer une politique nationale en faveur des langues minoritaires de France ?
En effet. A l’heure actuelle, tout dépend du rapport de force local et de la plus ou moins bonne volonté des recteurs et des inspecteurs d’académie. Voyez ce qu’il se passe avec les conventions Etat-Régions à propos des langues régionales prévues par la loi Molac. Soit elles ne sont pas votées, soit elles ne comportent aucun objectif chiffré et se résument à de vagues déclarations d’intention.
Les rectorats invoquent souvent une absence de demande…
La demande est très forte, au contraire ! Au demeurant, quand il s’agit du latin ou de l’informatique, on n’attend pas qu’il y ait des manifestations ou des pétitions pour nommer des enseignants. On applique les consignes nationales concernant ces matières. Point à la ligne. Eh bien, nous demandons qu’il en aille de même pour les langues régionales. Une loi a été votée ; des classes doivent être ouvertes !
Encore faut-il qu’il y ait en face des élèves des enseignants maîtrisant ces langues. N’en manque-t-on pas ?
Cela arrive, c’est vrai. C’est pourquoi nous proposons quelques mesures très simples. Il faut d’abord orienter prioritairement les enseignants disposant de cette compétence vers les régions concernées. Trois enseignantes qui avaient suivi pendant un an une formation en breton ont récemment été envoyées en Vendée : c’est absurde !
Il faut par ailleurs mettre en place une formation continue accélérée dans ce domaine, qui permette à un enseignant d’histoire d’améliorer son niveau en alsacien, par exemple. Enfin, il est nécessaire de renforcer la place de ces langues dans la formation initiale des enseignants, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
Si l’on fait tout cela, les rectorats ne pourront plus dire aussi facilement : "On voudrait bien ouvrir une classe en breton, mais il n’y a pas de prof."
Vous demandez aussi que l’on passe à une "politique de l’offre". Qu’entendez-vous par là ?
C’est simple. Dans toutes les régions où existe une langue régionale, les parents qui le souhaitent doivent pouvoir disposer d’une offre d’enseignement dans cette langue. Il faut par ailleurs assurer une continuité tout au long de la scolarité. Aujourd’hui, il est fréquent qu’un élève qui a appris l’occitan ou le catalan en primaire ne puisse plus l’étudier au collège et au lycée, si bien qu’il perd ses acquis.
La réforme du bac de Jean-Michel Blanquer a porté un coup terrible à ces langues en les mettant en concurrence avec d’autres options, ce qui a entraîné une chute drastique des effectifs dans les lycées. Pourquoi ne proposez-vous pas d’augmenter les coefficients de l’épreuve langues régionales au bac, afin de renforcer leur attractivité ?
Vous avez raison de dire que cette réforme a été catastrophique pour nos langues, d’autant qu’elle a eu des conséquences en chaîne. La baisse des effectifs dans les lycées se retrouve ensuite dans les universités et, in fine, dans le nombre d’enseignants formés.
Cela dit, il ne faut pas se tromper de combat. Notre objectif n’est pas d’obtenir une simple sensibilisation à nos langues à raison de trois heures par semaine. Ce que nous voulons, c’est former d’excellents locuteurs capables de vivre en breton, en alsacien ou en catalan. Cela suppose a minima une parité horaire entre le français et les langues régionales et, mieux encore, un enseignement immersif. C’est pourquoi la question des coefficients ne nous paraît pas essentielle.
Nous attirons cependant votre attention sur un point important. La circulaire Castex, qui a suivi la censure partielle de la loi Molac par le Conseil constitutionnel, autorise la méthode immersive dans l’école publique. La preuve : on n’en compte pas moins de 35 au Pays basque ! Cette circulaire améliore donc la situation par rapport à la période précédente où cette méthode n’était autorisée dans l’enseignement public qu’à titre expérimental.
Vous venez d’être reçu par Edouard Geffray, le ministre de l’Education nationale. Comment s’est déroulé ce rendez-vous ?
Il avait lu le rapport et il s’est engagé sur différents points : une réunion très prochaine avec les recteurs pour accélérer la signature des conventions Etat-Régions ; une procédure plus efficace pour former des enseignants en langues régionales et les affecter dans la région considérée… Honnêtement, nous avons vraiment ressenti une écoute très positive de sa part. Mais nous ne sommes pas des perdreaux de l’année : nous savons qu’il faudra continuer à suivre ce dossier. Et n’ayez crainte : nous le ferons.
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Le Conseil d’Etat vient de rejeter le pourvoi de l'association Francophonie Avenir qui réclamait le retrait de deux plaques commémoratives de l’Hôtel de ville de Paris utilisant des points médians (« les président·e·s du Conseil de Paris » et « les conseiller·e·s de Paris »). La cour administrative d’appel de Paris avait considéré qu’aucun texte ne dit que l’écriture inclusive contrevient à la langue française et le Conseil d’Etat a estimé que la cour n’avait pas commis d’« erreur de droit ». L'Académie française a dénoncé cette décision.
A quand le "Mois sans anglais" ?
Pertinente question posée par le champion du monde d’orthographe Bruno Dewaele dans La Voix du Nord après la lecture de mon dernier livre, qu’il a visiblement apprécié. "Lire C’est quoi déjà le mot en français ? devrait relever du devoir civique, écrit-il. Ce livre n’a pas son pareil pour poser les bonnes questions, y compris celles qui fâchent".
Fréquentation record pour le Dictionnaire des francophones
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Après un premier opus consacré au suffixe -ment (réchauffement, appauvrissement, harcèlement…), un deuxième autour du préfixe dé- (décroissance, dérèglement, décolonisation…), le troisième numéro de la revue littéraire Affixe se penche sur le suffixe -té (laïcité, mentalité, minorité…).
Du côté des autres langues de France
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"Châteaux cathares" ou "forteresses royales" ?
Excellente réflexion de l’historien Philippe Martel sur le choix par l’Etat de rebaptiser les "châteaux cathares" "forteresses royales". Une décision qui, à ses yeux, "renvoie à une longue tradition, celle du roman national français".
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Ací Gasconha organise son 34e concours littéraire et vidéo en gascon, doté de 3 200 € de prix, répartis entre plusieurs catégories.
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Depuis 1987, l’association de sauvegarde du francique (également appelé platt) édite un calendrier dans cette langue germanique, pratiquée en Moselle. Disponible dans différentes librairies, bureaux de tabac et grandes surfaces de la région, il peut aussi être commandé chez Gau un Griis.
Du côté des langues du monde
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, "Venezuela" n’est pas un nom d’origine amérindienne, mais européenne. En 1499, une expédition menée par Amerigo Vespucci et Alonso de Ojeda explore cette région pour la première fois. Elle y découvre des maisons sur pilotis occupées par des Indiens, qui leur font penser à une petite Venise, soit Venezziola ou Venezuola. Une association d’idées qui finira par donner son nom au pays, sous une forme légèrement hispanisée, comme le rappelle sur LinkedIn Clément de la Vaissière.
A écouter
A la découverte des langues de France, avec Henriette Walter
La géographie linguistique, née au XIXe siècle, permet de fixer les limites entre les différentes langues parlées sur un territoire. Une manière de mieux comprendre la formidable diversité culturelle de notre pays, comme l’explique ici la célèbre linguiste Henriette Walter, dans cet épisode d’une série conçue avec Canal Académie.
A regarder
Mon documentaire de nouveau visible sur francetv
Bonne nouvelle ! Mon documentaire "Une langue en plus" sur les langues régionales, qui avait été diffusé sur certaines antennes de France 3 en septembre dernier, est de nouveau disponible sur le site francetv.
Faut-il interdire à un peuple de parler sa langue dans son institution régionale ?
Oui, répond la France, dont la justice annule régulièrement des dispositions en ce sens prises en Catalogne ou en Corse. La pratique est pourtant courante chez plusieurs de nos voisins européens et notamment dans le val d’Aoste, où cette tolérance profite au… français.
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