Espions, complots et assassinats : la Rome antique, laboratoire du renseignement moderne
Le plus ignorant sait l'activité qui se cache sous la périphrase du "plus vieux métier du monde". Rares, en revanche, connaissent celle du deuxième "plus vieux métier du monde". Il faut dire que celui-ci commande encore davantage de discrétion, et peut-être un peu plus de vices. La discrétion, le vice... Dans les métiers du renseignement, deux "qualités" qui ne peuvent suffire si elles ne sont adossées à une loyauté indéfectible. Et la règle était encore plus vraie sous l'Empire romain qui grouillait - le saviez-vous ? - d'espions. "Vivre à Rome, où il y a tant d'yeux pour voir et tant d'oreilles pour entendre ce qui est et ce qui n'est pas ne permet guère d'y tramer de complot, à moins que l'on désire ardemment la mort", pose l'auteur grec Philostrate d'Athènes dans Vie d'Apollonios de Tyane au IIIe siècle de notre ère.
Pour comprendre la place qu'occupaient les "agents secrets" dans la Rome des Anciens, il suffit de se plonger dans le passionnant et magistral ouvrage de l'historienne américaine Rose Mary Sheldon intitulé Renseignement et espionnage dans la Rome antique. On y apprend que le métier d’espion recouvrait comme aujourd'hui des missions très diverses. Il ne s’agissait pas seulement de surveiller le voisin ou l’ennemi, mais également d'explorer avec les moyens rudimentaires de l'époque des zones géographiques inconnues, d’identifier de potentielles sources, de transmettre des messages, de saboter les dispositifs adverses ou encore d'orchestrer des assassinats.
Aucune fonction n'étant pleinement dédiée au seul renseignement, plusieurs corps de métiers se partageaient ces différentes missions. Les exploratores étaient par exemple chargés de la reconnaissance du terrain ; de la surveillance des mouvements ennemis, et parfois même de l’élimination de chefs adverses. Plus discrets, les speculatores opéraient seuls ou en petits groupes pour mener des missions clandestines ; chaque légion en comptait une unité sous Auguste. Les delatores, enfin, relevaient avant tout du renseignement politique et n'étaient pas nécessairement issus de rangs militaires. Il pouvait s'agir de simples citoyens qui signalaient d’éventuels critiques ou complots dirigés contre l’empereur, moyennant rétribution, évidemment.
L'absence de centralisation des services de renseignement
S'il n'existe point d'équivalent à la DGSI et DGSE dans la Rome antique, les enjeux en matière de renseignement portent tout autant qu'aujourd'hui sur la sécurité nationale et la politique étrangère. Il s'agissait alors de protéger l'Empire des attaques et invasions de puissances voisines, mais aussi, l'Empereur, des conjurations après l'assassinat de César dans les dernières heures de la République. C'est probablement le meurtre en plein jour du dernier dictateur de Rome qui acheva de convaincre Octavien (futur Auguste) de muscler les services de renseignement romains restés jusqu'alors rudimentaires, diffus, voire inefficaces eu égard aux modèles orientaux.
Car si plusieurs auteurs antiques ont tenté de camoufler les défaites par une prétendue supériorité morale des Romains qui auraient préféré perdre des batailles en hommes intègres que gagner en vicieux personnages, plusieurs sources laissent supposer que leurs revers militaires ont souvent été la conséquence d'une sous-estimation de l’importance du renseignement ou de son mauvais usage. L'historien grec Plutarque raconte par exemple comment le général Crassus se laissa duper par Abgar d'Osroène. Son aîné de deux siècles, Polybe, évoque quant à lui un Sénat romain manipulé par des espions grecs, envoyés comme émissaires.
En lisant Dion Cassius, le curieux découvre aussi l'odyssée romaine en Germanie qui reste comme l'un des plus grands échecs de l'histoire du renseignement après le massacre de Varus dans la forêt de Teutoberg. Les Commentaires sur la guerre des Gaules de César montrent combien leur auteur a sous-estimé l’importance du renseignement. Travers qui finit par coûter la vie au dictateur, lorsqu’un jour de mars de l'an 44 avant J.-C., César choisit d’ignorer la fameuse liste qui lui aurait été remise quelques heures avant son assassinat et qui recensait les noms de ses futurs meurtriers.
Négliger l'importance du renseignement coûta cher aux Romains
De façon générale, l'historienne américaine Rose Mary Sheldon présente les Romains comme de piètres maîtres espions, même pour l'époque. Au cours des trois premiers siècles de la République, les renseignements sur les velléités, positions et mouvements d'un ennemi provenaient pour l'essentiel de peuples alliés de Rome. Une méthode qui fonctionnait plutôt bien. Du moins, tant que les alliés de la cité romaine demeuraient loyaux. "Car il suffisait qu'ils passent à l'ennemi pour que les Romains perdent des atouts importants en matière de renseignement", souligne Mary Rose Sheldon.
Le risque finit par se transformer en réalité au IIIe siècle avant Jésus-Christ lorsque Hannibal entreprend sa traversée des Pyrénées et des Alpes avec l'ambition d'envahir la péninsule italienne. Avant son départ, le général carthaginois envoie des éclaireurs identifier des tribus gauloises qui, nourrissant à l'endroit de la cité romaine un certain ressentiment, sont prêtes à trahir leur allié ; et de chanter à ces peuples qu'Hannibal ne vient dans l'optique de les soumettre, mais au contraire, de les libérer de la domination romaine. Grâce aux renseignements récoltés par ses espions gaulois, Hannibal maximise l'effet de surprise. Quinze mille Romains périrent, quinze mille autres furent faits prisonniers.
Hannibal, le maître-espion qui servit de modèle
Sortis épuisés de la deuxième guerre punique, les Romains prennent néanmoins conscience de l'urgence d'investir le champ du renseignement politique et militaire. "Ils se mirent à copier les tactiques d'Hannibal dont ils apprirent, par exemple, qu'un général expérimenté ne s'aventure pas dans une région dont il ignore quasiment tout sans avoir obtenu des renseignements détaillés sur sa situation géographique, politique et militaire", relate Rose Mary Sheldon. Parmi les généraux du début de la République romaine, un semble faire exception : Scipion, qui tout en reconnaissant sa dette envers Hannibal pour les leçons tirées de ses exploits, fait usage des mêmes stratagèmes pour mettre à terre l'armée carthaginoise.
Lors du siège de la cité-Etat d'Utique, alliée de Carthage, à la toute fin du IIIe siècle avant J.-C., Scipion envoie au camp du roi numide des émissaires accompagnés de centurions déguisés en esclaves. Employés comme de véritables espions, ils sont chargés de comprendre l’organisation du camp, de repérer les accès, d'identifier les postes de garde. Une fois le dispositif ennemi quadrillé, Scipion lance une attaque de nuit en incendiant les camps carthaginois et numides. La victoire est totale, sans pertes romaines. Et si d'aventure, il arrivait qu'il soit impossible d'infiltrer des agents dans les rangs ennemis, "la solution de rechange était d'y recruter des espions parmi les traîtres, prisonniers de guerre, et déserteurs", explique la spécialiste du renseignement sous l'Antiquité.
La révolution du renseignement emmanchée par Octavien
Il faut néanmoins attendre le début de l'Empire pour qu'une véritable révolution se produise au sein des services secrets romains. En arrivant au pouvoir, Octavien lance, un demi-millénaire après les Perses, une entreprise de rationalisation du renseignement en commençant par mettre sur pied un service public de poste et de messagers que ses successeurs ne cesseront de perfectionner. Si le cursus publicus — à usage exclusif de l’empereur — n’offrait pas la rapidité des technologies de communication des services secrets modernes, il permit néanmoins une transmission bien plus efficace des informations stratégiques.
L'historien antique Suétone livre dans La vie des douze Césars quelques détails sur l'organisation de cette nouvelle institution : "Auguste fit placer de distance en distance sur les routes stratégiques, d’abord des jeunes gens à de faibles intervalles, puis des voitures. Le second procédé lui parut plus pratique, parce que le même porteur de dépêche faisant tout le trajet, on peut en outre l’interroger en cas de besoin". De façon concomitante, Auguste renforce la surveillance des citoyens romains. Dans The Roman City Police, Edward Echols évoque notamment la transformation du corps des vigiles à l'aube de l'Empire.
Initialement chargés de lutter contre les incendies, les vigiles furent progressivement investis de fonctions de "police secrète", qui impliquaient, entre autres, de dénoncer aux autorités tout individu critique à l'endroit du pouvoir, comme le sous-entend le philosophe Epictète, dans ce passage devenu célèbre des Entretiens : "Un soldat vient s'asseoir auprès de toi sous l'habit d'un simple citoyen; il se met à dire du mal de César, et toi, comme s'il t'avait donné un gage de sa bonne foi en étant le premier au dénigrement, tu dis à ton tour tout ce que tu penses : on t'enchaîne alors et on t'emmène".
Deux siècles et demi plus tard, le règne de Dioclétien accouche des agentes in rebus. Constituée de civils, cette organisation de sécurité intérieure fait de la transmission de renseignements et du contre-espionnage sa spécialité. "Le développement de la bureaucratie impériale au Bas Empire créa un autre champ d'action pour ces espions, comme l'espionnage des ministères, raconte Rose Mary Sheldon. Le pouvoir central, qui voulait que son autorité soit omniprésente, affectait des espions expérimentés de la cour impériale à d'autres départements de l'administration pour servir comme chefs de service et espionner leurs supérieurs et subordonnés". Sortes de commissaires politiques soviétiques avant l'heure.
