Paul Pierson (Berkeley) : "Pourquoi les Américains ne voient pas venir l’autoritarisme..."
D’un côté, deux citoyens américains abattus par des agents de l’ICE à Minneapolis. Une police de l’immigration dont les méthodes brutales éclatent chaque jour un peu plus au grand jour, et dont une majorité d’Américains estime qu'elle va trop loin. Un enfant de cinq ans, dont la demande d’asile est en cours, arrêté à la sortie de la maternelle. De l'autre, des voix de plus en plus nombreuses qui qualifient ouvertement le régime d’autoritaire et des manifestations No Kings, qui rassemblent entre 5 et 7 millions de participants — souvent dans un climat pacifique — dans un pays de quelque 340 millions d’habitants. Pourtant, vu de l’Hexagone, patrie des grandes mobilisations, la contestation citoyenne américaine peut sembler modérée au regard de la gravité de la situation. Surtout si l’on se souvient des émeutes déclenchées en 2020 après la mort de George Floyd, déjà à Minneapolis. Alors, les Américains sont-ils aussi attentistes qu’on le prétend ?
Interrogé par L’Express, Paul Pierson, professeur de science politique à l’université de Berkeley, nuance l'idée d'une Amérique inerte face aux dérives du pouvoir actuel. Selon lui, le véritable cœur de l’opposition au pouvoir en place ne se trouve plus au Congrès, ni dans l’appareil du Parti démocrate, mais dans les États fédérés dirigés par celui-ci. Et si, à la différence d’autres peuples, les Américains n’ont pas la mémoire historique de l’autoritarisme, ils commencent peu à peu à en prendre conscience, observe le co-auteur de Partisan Nation, un ouvrage paru en 2024, dans lequel il retraçait les événements qui ont mené les États-Unis à cette ère de polarisation extrême. Entretien.
L’Express : En France, certains s’étonnent de ce qu’ils considèrent comme une réaction timorée des Américains face aux actions de l’ICE et à la gouvernance de Donald Trump, perçue comme autoritaire. Partagez‑vous ce sentiment ?
Paul Pierson : On pourrait consacrer une interview entière à la réaction des citoyens ordinaires à Minneapolis, qui, selon moi, a été extraordinaire. Mais à l’échelle nationale, je dois dire que je suis moi-même un peu perplexe devant le fait que le taux d’approbation de Trump reste aussi élevé (NDLR : 39 % des Américains approuvent son action, selon un sondage CNN réalisé du 9 au 12 janvier, et près de 9 républicains sur 10 soutiennent sa présidence) compte tenu de tout ce qui se passe.
Plusieurs éléments peuvent l'expliquer : d'abord, il faut comprendre que les États-Unis ont un système bipartite particulièrement rigide, dans un pays extrêmement polarisé. Cela signifie que lorsqu’un certain seuil est atteint dans les sondages — autour de 40 % d’approbation pour Trump selon les dernières enquêtes — ce niveau de soutien tend à se maintenir. Il reste relativement élevé comparé, par exemple, à ce qu’il serait pour un gouvernement travailliste au Royaume-Uni ou pour Emmanuel Macron en France, où les électeurs peuvent abandonner un politicien sans pour autant se rallier au camp qu’ils perçoivent comme l’ennemi. D’autres partis peuvent alors leur servir de relais. Même en Grande-Bretagne, qui a selon certains critères un système bipartite, il existe de nombreuses alternatives si l’on est mécontent des conservateurs ou du parti travailliste. Mais aux États-Unis, soutenir les républicains, c’est entrer dans une logique très marquée du "eux contre nous". Exprimer son désaccord envers son propre parti, voire le quitter, est un acte bien plus lourd de conséquences que dans la plupart des pays européens, où les électeurs ont de meilleures options de repli. Et ça, c’est un facteur important.
Le fait que les partis soient devenus eux-mêmes assez homogènes renforce encore cette dynamique. Ainsi, lorsqu’on est républicain, on entend peu de voix dissidentes au sein de son propre camp. Ce que disent les démocrates ne vous intéresse pas vraiment. S’il existait davantage de voix divergentes chez les républicains, cela pourrait réellement avoir un impact. Or, ce n’est pas le cas. Chaque parti dispose d’un socle de soutien relativement élevé. Et même face à des événements aussi exceptionnels que ceux survenus à Minneapolis, l’opinion publique évolue plus lentement qu’on pourrait l’imaginer. Dans un système moins polarisé, on verrait sans doute un effondrement bien plus marqué du soutien politique à Donald Trump. Et en réalité, on observe déjà une certaine érosion de ce soutien. Au moment où je vous parle, nous n’avons pas encore de sondages postérieurs à la mort d’Alex Pretti, mais il y a beaucoup d’indices laissant penser que les résultats que les républicains reçoivent en interne sont plutôt mauvais. Plusieurs responsables du parti ont d’ailleurs changé de ton et modifié leur discours. Il y a donc des raisons de croire qu’ils commencent à voir des chiffres qui les mettent plus sur la défensive que d’habitude.
Vous nuancez l’idée selon laquelle il y aurait peu de mobilisation actuellement et que "rien ne se passe"...
Oui. Prenez les manifestations No Kings : il me semble que le vrai problème, ce n’est pas tant l’absence de protestation que la couverture médiatique de ces protestations. Il est frappant de comparer la manière dont les médias ont couvert les manifestations du Tea Party sous Obama et celle dont ils couvrent No Kings qui, au passage, sont d’une tout autre ampleur. Selon certains critères, ce sont même les plus grandes manifestations de l’histoire américaine. Et pourtant, elles n’ont absolument pas reçu la même couverture que les manifestations du Tea Party, qui étaient beaucoup plus petites. Ainsi selon moi, il y a une mauvaise lecture du niveau réel de protestation et d’agitation civile, liée à la manière dont cela a été couvert.
Les Américains ont du mal à concevoir que le pays puisse basculer dans l’autoritarisme
Un autre facteur à prendre en compte est la nature sporadique des mobilisations No Kings : deux grandes manifestations ont eu lieu sur un an, et une troisième est prévue en mars. À cela s’ajoute une contrainte géographique majeure : les États-Unis sont un pays immense, contrairement à la France ou au Royaume-Uni, où une manifestation à Paris ou à Londres peut suffire à dominer l’espace public. Aux États-Unis, ce n’est pas le cas. Cela représente donc une autre difficulté : c’est un mouvement plus difficile à rendre visible.
Un autre élément d'explication, est à chercher, selon vous, chez les électeurs se déclarant indépendants, dont le nombre ne cesse de croître. Selon un sondage Gallup, une proportion record de 45 % des adultes américains se sont identifiés comme tels en 2025.
Oui, c’est un point assez surprenant : le soutien à Donald Trump parmi les électeurs indépendants recule de manière assez nette. On pourrait dès lors s’attendre à une réaction plus marquée de leur part mais de solides recherches en science politique le montrent : ces électeurs appartiennent à la frange la plus désengagée de l’électorat. Beaucoup ne suivent pas la politique, ne lisent pas la presse et n’écoutent pas les actualités politiques. Ce qui peut expliquer le manque de réaction même face à un événement aussi fort que celui-ci.
La mort de George Floyd, en 2020 — à moins d’un kilomètre du lieu où Renée Good a été abattue le 7 janvier — avait déclenché des manifestations massives et plusieurs nuits d’émeutes. Pourtant, malgré deux décès récents à Minneapolis, la réaction actuelle semble bien moins intense. Pourquoi une telle différence ?
Dans le cas de George Floyd, il y avait une narration, une histoire collective, qui s'était construite sur des décennies et des décennies de violences policières envers les Afro-Américains. George Floyd n’était pas le premier, ni le deuxième, ni même le dixième dans cette histoire. On pouvait donc inscrire sa mort dans une longue série d’épisodes. Par ailleurs, l’arrivée de la vidéo a été déterminante dans les formes que prennent les mobilisations sociales aujourd’hui. C’est un élément essentiel pour comprendre les émeutes à Minneapolis : la documentation vidéo a joué un rôle central. J’ai cette image en tête de toutes ces personnes avec leurs téléphones, essayant de capturer ce qui se passe : il s'agit d'une transformation majeure dans les mouvements de contestation sociale. C'était déjà le cas avec George Floyd, mais cela s'inscrivait dans une longue série d’épisodes qui se sont déroulés sur une longue période.
Enfin, il faut bien comprendre que pour les Américains, il est difficile de concevoir que le pays puisse basculer dans l’autoritarisme ou le fascisme. Et là-dessus, le regard européen est particulier et je comprends qu’il pousse à poser la question : pourquoi les gens ne réagissent-ils pas plus fortement ? Mais les Américains ont du mal à imaginer que cela puisse arriver chez eux. Certes, il y a eu des expériences d’autoritarisme au niveau local — je pense à la ségrégation dans le Sud, aux lois Jim Crow etc. —, donc oui, il y a eu de l’autoritarisme aux États-Unis, mais pas orchestré depuis la présidence, pas venant de Washington avec des troupes fédérales. Enfin, nous n’avons pas un passé nazi, nous n’avons pas connu Vichy, nous n’avons rien d’équivalent dans notre histoire. Et sans vouloir établir la moindre équivalence, je pense que cela explique la lenteur avec laquelle les gens prennent conscience de la gravité de la situation actuelle. Il est intéressant de comparer ce qui se passe aux États-Unis avec ce qui se passe au Brésil ou en Corée du Sud par exemple, où l’on a vu des réactions beaucoup plus fortes, à la fois de la part des élites et des citoyens ordinaires. Parce qu’ils reconnaissent ce que c’est, ils l’ont déjà vécu, ils savent identifier les signes.
Les démocrates se montrent relativement discrets — ou, à tout le moins, peinent à faire entendre leur voix. Comment l’expliquer ?
Ils sont confrontés à des obstacles structurels. Il n’y a pas de leader unique du Parti démocrate. Et c’est une autre manière dont le système américain se distingue des systèmes parlementaires, où les partis ont des chefs clairement identifiés, des porte-parole qui deviennent des points de référence. C'est pourquoi, dans une certaine mesure, il est tout à fait compréhensible — surtout vu de l’extérieur — qu’on se demande : où est la voix de l’opposition ? Aux États-Unis, ce sont vingt personnes différentes, chacune avec ses propres contraintes, ses stratégies, et parfois même ses rivalités. Chacune cherche à se positionner. Il est difficile d’avoir un message d’opposition unifié. Et puis, les deux personnes qui, institutionnellement, seraient les mieux placées pour porter cette voix, sont les leaders à la Chambre des représentants et au Sénat. Mais le problème, c’est que le Congrès n’est pas une institution populaire aux États-Unis. Un leader du Congrès, en soi, ne bénéficie pas d’un fort capital d’image. Prenez l'ancienne présidente démocrate de la Chambre des représentants Nancy Pelosi : elle a été très efficace en tant que cheffe de file des démocrates, mais les apparitions publiques, les discours percutants, ou les formules fortes, ce n’était pas vraiment son point fort. Et c’est un problème pour les élites du Parti démocrate : beaucoup d’entre elles sont issues des institutions, elles y ont fait leur carrière, ce sont souvent des gens qui valorisent ces institutions, parce qu’elles leur ont réussi. Beaucoup sont avocats, prudents par nature.
Mais il faut aussi se rappeler que lorsqu’on est au Congrès, les marges de manœuvre sont réelles mais limitées. Il y a des choses qu’ils peuvent faire, mais le cadre institutionnel, l’absence de majorité et le refus des républicains de s’opposer à l’administration rendent les choses très difficiles.
Selon Steven Levitsky, professeur à Harvard, les États-Unis sont confrontés à un "autoritarisme compétitif", c'est-à-dire un système où un dirigeant élu démocratiquement adopte, une fois au pouvoir, des pratiques antidémocratiques. Ce régime n’est ni une démocratie véritable, ni un autoritarisme total, explique-t-il. Partagez-vous cette analyse ?
On ne peut pas encore parler d’un régime autoritaire compétitif pleinement consolidé à ce stade mais il n'y a plus le moindre doute sur le fait qu’il y a une volonté de créer ce type de régime. Donald Trump aspire clairement à cela, et les gens qui travaillent avec lui aussi d’ailleurs. Il n’y a aucune ambiguïté là-dessus. Le président ne reconnaît pas l’idée qu’il devrait y avoir des contre-pouvoirs à ses actions. Ils mènent des efforts très agressifs pour faire plier la société civile, pour prendre le contrôle du plus grand nombre possible de canaux médiatiques, et faire en sorte que le reste des médias capitule au moins en partie : c’est directement inspiré du manuel d’Orbán.
Où sont aujourd’hui les véritables lieux de contre-pouvoir ?
Clairement pas chez les républicains. On ne peut plus compter sur eux au Congrès pour assurer une quelconque forme de contrôle sur la présidence. Trump leur a volé d’immenses pans de pouvoir, et ils n’ont rien dit. Les tribunaux, en revanche, sont un cas un peu plus complexe. Beaucoup de juridictions fédérales ont fait preuve d’une certaine résistance, y compris des juges nommés par des républicains, et même par Trump lui-même. Mais la Cour suprême, elle, a, à bien des égards, facilité les choses pour Trump. Sa décision d'étendre l’immunité présidentielle a été une décision majeure, mais il y en a eu d’autres, où la Cour a vraiment "graissé les rouages" pour ce que Trump tente de faire. Et au bout du compte, qu’est-ce que le système judiciaire ? C’est la Cour suprême. C’est peut-être un léger raccourci, mais c’est elle qui peut annuler toutes les décisions des juridictions inférieures. A mes yeux, aujourd’hui, la principale forme de résistance, et on le voit notamment au Minnesota, c’est le fédéralisme : le fait que de nombreux États, représentant environ la moitié de la population des États-Unis, sont gouvernés par des démocrates ou à majorité démocrate. Et ces États résistent, disposent de nombreuses ressources, et ont une certaine autorité pour le faire. A l’heure actuelle, ce sont ces États — et les élections — qui représentent les protections les plus solides contre une dérive autoritaire.
Certains observateurs estiment qu’il ne faut pas nourrir trop d’espoirs à l’égard des élections de mi-mandat prévues en novembre, car si les résultats sont défavorables à Trump, ceux-ci risquent de ne pas être respectés…
Il y a deux enjeux ici. Le premier, c’est qu’il y a des limites à ce que même une victoire assez nette des démocrates aux élections de mi-mandat pourrait permettre, en raison de la structure même du Sénat. Celui-ci est très loin d’être réparti de manière à offrir une voix égale à chaque citoyen. La manière la plus simple de résumer cela, c’est que Trump a remporté l’élection de 2024 avec environ 1,5 % d’avance, mais il a emporté 24 États avec au moins 10 % d’avance, ce qui lui donne, à lui seul, 48 sénateurs. Donc le terrain de jeu est profondément déséquilibré. Et cette année, la carte électorale est telle que, pour que les démocrates reprennent le contrôle du Sénat, il faudrait qu’ils conservent tous leurs sièges actuels, et qu’en plus ils gagnent dans des États comme l’Alaska, le Maine, l’Ohio, l’Iowa ou même le Texas. Ce sont des endroits très difficiles à gagner pour eux. Il leur faudrait une année électorale exceptionnellement favorable pour reprendre le Sénat. En revanche, ils n’ont pas besoin d’une vague énorme pour reprendre la Chambre des représentants. Une élection de mi-mandat "classique" leur permettrait probablement d’en reprendre le contrôle. Mais contrôler la Chambre sans contrôler le Sénat, cela limite fortement ce qu’ils peuvent réellement faire.
L’Amérique vit un moment "Everything Everywhere All At Once"
Le deuxième enjeu, c’est de savoir si cette élection sera équitable. C’est très difficile à prédire. Et c’est une question tout à fait légitime. Certains s’inquiètent, par exemple, de la demande récente formulée par la procureure générale Pam Bondi aux autorités du Minnesota (NDLR : la lettre a été envoyée le même jour que des agents fédéraux ont abattu Alex Pretti à Minneapolis), consistant à ce que le gouvernement fédéral obtienne l’accès aux fichiers d’inscription des électeurs (NDLR : la requête a été rejetée par secrétaire d’État du Minnesota, Steve Simon). Et ça, pour beaucoup de gens, c’est un signal d’alerte très sérieux car cette demande n’a rien à voir avec les raisons initialement invoquées pour la présence fédérale dans l’État. Il existe ainsi un véritable risque que d'autres actions du même type soient menées. Le degré de vulnérabilité du système électoral américain aux interférences me semble élevé.
Le moment politique que traversent les États-Unis est-il inédit ? Certains établissent un parallèle avec le maccarthysme…
Oui, la situation est sans précédent. Il y a eu, certes, des périodes antérieures de polarisation, dont la plus catastrophique a été la guerre de Sécession, qui représentait une forme de politique du "nous contre eux", et qui a conduit à l’effondrement du système. Mais c’était un contexte très différent, et la polarisation n’a pas duré très longtemps après la fin de la guerre civile. Je n’ai pas vécu la période du maccarthysme, mais selon moi, cela n’a rien à voir avec ce que nous vivons actuellement. Eisenhower n’aspirait à rien de semblable à ce que Trump cherche à obtenir. Il ne pouvait pas non plus compter sur un soutien aussi consolidé de la part du Parti républicain que celui dont Trump bénéficie aujourd’hui. Et bien sûr, il n’existait rien de comparable à Fox News à l’époque.
Certains observateurs estiment que les événements de Minneapolis constituent un tournant dans la prise de conscience des Américains. Qu’en pensez-vous ?
Le problème avec les tournants, c’est qu’on ne les voit généralement qu’après coup. Par conséquent, je ne saurais dire si cela constituera un tournant ou non. C’est certainement un ensemble d’événements particulièrement dramatiques susceptibles de produire des changements assez importants dans l’opinion publique. Pour beaucoup de gens, y compris ceux qui ne suivent pas la politique, ces vidéos sont profondément troublantes. Cela dit, comme je l’ai mentionné au début de notre échange, il y a une limite à ce qu’on peut attendre en termes de baisse du soutien à Trump. Mais évidemment, si vous vivez dans l’univers médiatique de Fox News, vous allez voir autre chose en regardant ces vidéos : elles vous seront expliquées et mises en contexte d’une manière bien particulière. Mais la majorité des gens ne vit pas dans cette bulle — cela concerne environ 25 à 30 % de la population. Donc, est-ce que cela marque un tournant ? C’est très difficile à dire. Nous vivons dans une époque où les événements s’enchaînent à toute vitesse, où tout semble arriver en même temps, un peu comme dans le film Everything Everywhere All at Once.
