Il était une fois Pallywood
Pour l’inventeur du concept d’islamo-gauchisme, les images trompeuses du « petit Mohamed », s’apparentent, par leur charge antisémite, aux « Protocoles des sages de Sion » et à l’affaire Dreyfus. Quant aux nombreux journalistes qui ont préféré les relayer sans distance critique, ils nous informent sur le corporatisme dévastateur de leur profession.
Alimentée par des manipulations médiatiques et des mensonges répétés en boucle, l’opinion publique mondiale s’est globalement retournée contre Israël après le 7 octobre 2023.
Accusations d’épuration ethnique, d’apartheid, de famine et de génocide : ces mots portent un poids et une symbolique, ainsi qu’une lourde charge émotionnelle dans l’inconscient collectif.
Mais ce ne sont que des mots, des concepts destinés à alimenter les imaginaires.
Alors que les « deep fake » pullulent sur les réseaux sociaux et que l’intelligence artificielle permet de produire des images plus vraies que nature, le « martyr » de Mohamed al-Dura, fabriqué et offert gratuitement au monde entier par France 2 le 30 septembre 2000, reste l’image la plus dévastatrice jamais créée pour délégitimer l’État d’Israël.
Le 7 octobre 2023, les contempteurs d’Israël ont republié la photo du « petit Mohamed » pour justifier le pogrom.
En 2002, Daniel Pearl avait été égorgé au Pakistan avec en arrière-plan l’image iconique de France 2.
Le 12 octobre 2000, deux soldats israéliens étaient lynchés et démembrés à Ramallah pour venger l’enfant prétendument tué douze jours plus tôt.
Juste après la diffusion du reportage de France 2, Catherine Nay déclarait sur Europe 1 : « La mort de Mohamed annule, efface celle de l’enfant juif, les mains en l’air devant les SS, dans le ghetto de Varsovie. »
Le mensonge al-Dura, étendard mythique de la guerre médiatique contre Israël et les Juifs
L’image de Mohamed al-Dura occupe une place centrale dans la guerre médiatique qui, puisant dans les vieux mythes antijuifs, accompagne le conflit israélo-palestinien. Présenté comme un enfant palestinien tué par des tirs israéliens, le « petit Mohamed » a été érigé en icône médiatique planétaire dès sa diffusion par France 2. Le reportage a fonctionné comme une rumeur visuelle dont la force persuasive venait autant de l’image que du commentaire qui l’orientait : un récit simpliste de « victimes palestiniennes innocentes » et de « bourreaux israéliens » conforme aux attentes idéologiques du public et de certains politiques.
Cette image a immédiatement été intégrée à une propagande fondée sur un archétype ancien dérivé de celui du diable, le principe du mal : celui du « Juif cruel, homicide » animé de pulsions sanguinaires, héritier des accusations chrétiennes de déicide et de crimes rituels de prétendus « enfants martyrs », sanctifiés ou canonisés à l’issue de certaines affaires médiévales.
Dans la dernière version de la démonologie antijuive, ce sont « les sionistes », en tant que catégorie groupale mythique, qui incarnent de la façon la plus pure le principe du mal où l’ennemi absolu s’incarne dans une catégorie mixte : le « judéo-croisé » ou l’« américano-sioniste ».
Cette charge symbolique a donné au reportage de France 2 une puissance émotionnelle exceptionnelle, transformant une séquence télévisée en un mythe politique sloganisé, intégré dans les appels au djihad.
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L’image est devenue le catalyseur de la seconde Intifada au début des années 2000 : dans l’opinion internationale, elle a été perçue comme la preuve de la « cruauté sioniste » et a réactivé des stéréotypes antijuifs en alimentant l’indignation et des appels à la vengeance et au djihad mondial, un an avant les attentats du 11 septembre 2001. Cette image a paru confirmer l’une des affirmations récurrentes des dirigeants d’Al-Qaïda, selon laquelle les Juifs et leurs alliés américains tuent intentionnellement les musulmans, ce qui justifiait le déclenchement du « djihad défensif », impliquant l’obligation pour tout musulman de combattre tous les « ennemis de l’islam ».
L’Autorité palestinienne, mais aussi de nombreux médias, des organisations politiques et des mouvements islamistes ont exploité l’image en transformant Mohamed en martyr emblématique. Des timbres, des monuments, des programmes télévisés, des écoles et des manuels scolaires ont été consacrés à sa mémoire.
Un reportage rapidement contesté
Pourtant, peu après la diffusion du reportage de France 2, de nombreuses interrogations sont apparues : absence de sang sur les « victimes », incohérences balistiques et contradictions du caméraman palestinien ayant filmé la scène. La puissance accusatoire du reportage était en fait donnée par le montage et le commentaire de Charles Enderlin.
Plusieurs enquêtes – notamment celles de Nahum Shahaf, de Stéphane Juffa, d’Esther Schapira, de Gérard Huber et de Philippe Karsenty – ont contribué à mettre en doute le reportage, puis sont arrivées à la même conclusion : le reportage de Charles Enderlin n’était pas authentique. De plus, les rushes de France 2 projetés à la cour d’appel de Paris en novembre 2007 ont confirmé que les séquences filmées par le caméraman de France 2 étaient manifestement jouées et que l’enfant, supposé mort, bougeait après la « scène fatale ». L’icône victimaire al-Dura s’est transformée en « affaire al-Dura » lorsqu’en 2004, Philippe Karsenty a qualifié de « supercherie » le reportage de Charles Enderlin, responsable du montage et du commentaire accusatoire sur les images diffusées. Poursuivi pour diffamation, Philippe Karsenty fut d’abord condamné en 2006, puis relaxé en 2008. Cet arrêt, très commenté à l’étranger, a largement été passé sous silence en France, où s’est déployée une solidarité corporatiste autour de Charles Enderlin, journaliste-martyr dont il fallait défendre l’honneur. Une pétition « Pour Charles Enderlin », signée par des centaines de journalistes et de personnalités politiques, illustra la fermeture du milieu médiatique à la critique : plutôt que de débattre des faits, on a préféré les disqualifier par amalgames et par diffamation.
D’autres, bien moins nombreux – notamment Élie Barnavi, Richard Prasquier et Élisabeth Lévy –, ont progressivement fait évoluer leur analyse face aux incohérences du récit initial. Conscients de la nécessité de parvenir à un examen dépassionné et indépendant des images, et de l’affaire en général, ils se sont heurtés aux stratégies dilatoires de la chaîne publique et de ses soutiens. Ce n’est finalement qu’en 2008 qu’a commencé à être admis dans l’espace public français le fait que le reportage al- Dura était vraisemblablement le produit d’une mise en scène.
Charles Enderlin a-t-il été l’« idiot utile » de cette affaire ?
Sous la pression idéologique de la seconde Intifada, le journaliste de France 2 aurait-il interprété les images à travers une grille de lecture manichéenne opposant soldats israéliens « bourreaux » et Palestiniens « victimes innocentes » ?
C’est ainsi que confronté aux incohérences de son reportage, Charles Enderlin avait répondu : « Pour moi, l’image correspondait à la réalité de la situation, non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. »
L’impunité des intouchables
L’affaire al-Dura a aussi révélé le fonctionnement d’un système médiatique français conformiste et idéologiquement orienté, plus soucieux de défendre la réputation de Charles Enderlin que d’établir la vérité. Au cœur de ce système se trouve une caste d’« intouchables » médiatiques, protégée par des réactions automatiques et une connivence professionnelle. Le premier réflexe du lobby des intouchables consista à ne pas réagir, à faire silence, pour étouffer les voix dissidentes.
Au lieu de répondre aux arguments avancés par les contradicteurs, et de revenir scrupuleusement aux faits pour discuter des hypothèses et des interprétations possibles, ils lancèrent une campagne de diffamation contre l’intrus en le réduisant, par un amalgame polémique, à n’être que le suppôt conspirateur d’un groupe diabolisé (« sioniste » ou « d’extrême droite »).
Pourtant, on ne saurait mettre sur le même plan l’action menée au grand jour par un individu, Philippe Karsenty, pour dénoncer une imposture médiatique et l’action d’un groupe informel mais puissant pour étouffer la voix contestataire du dissident par tous les moyens disponibles ; du silence médiatique à la poursuite devant les tribunaux, en passant par les attaques personnelles. Karsenty s’est en effet engagé dans l’analyse critique et la dénonciation de deux opérations scandaleuses : la mise en scène de la « mort du petit Mohamed », opération de propagande réussie, et l’action concertée d’un réseau de journalistes pour empêcher que la vérité soit faite sur cette mise en scène.
En France, il existe une raison des médias qui n’a rien à envier à la raison d’État.
Cette raison des médias se manifeste de la plus simple façon par l’exercice du terrorisme intellectuel, qui vise à tuer socialement tout contradicteur public d’un journaliste, lorsque le contradicteur, simple citoyen, n’appartient pas à la caste journalistique.
Le premier journaliste venu, qui ne cesse d’entendre le refrain de la « liberté de la presse condition de la démocratie », finit par y croire, puis, insensiblement, se met à croire qu’il incarne la liberté de penser. Le critiquer revient à s’attaquer à la liberté de la presse et, par voie de conséquence, au régime démocratique.
Supposé infaillible, le journaliste est toujours innocent, quelles que soient ses affirmations non fondées, ses enquêtes bâclées, ses accusations mensongères, ses dénonciations calomnieuses. Il n’est jamais vraiment tenu pour responsable de ses erreurs et de ses fautes. Or, le pouvoir de nuisance du journalisme est sans pareil, en raison d’une asymétrie de principe entre le journaliste peu scrupuleux, voire diffamateur, et sa victime.
Pourquoi se gêner avec un citoyen sans qualités lorsqu’on procède ainsi avec les plus hauts responsables politiques qui ont pourtant, quant à eux, des moyens de rétorsion ?
Analogies avec l’affaire Dreyfus et les « Protocoles des sages de Sion »
Historiquement, l’affaire al-Dura n’est pas sans rappeler l’affaire Dreyfus et celle des « Protocoles des sages de Sion » où une falsification à forte charge émotionnelle devient un mythe mondialisé résistant aux démentis. Ce sont effectivement des faux fondés sur des stéréotypes antijuifs fabriqués, exploités et largement diffusés, malgré les preuves contraires, pour accuser de façon mensongère et accabler injustement un Juif, Dreyfus, les Juifs et les « judéo-maçons » avec les « Protocoles », ou l’État des Juifs et les sionistes, et par extension, les Juifs du monde entier, dans le cas de l’affaire al-Dura.
Les antidreyfusards défendaient l’infaillibilité de l’armée et de ses officiers qui œuvraient au service de l’État. La pétition pro-Enderlin était un réflexe corporatiste destiné à protéger la croyance qu’un journaliste œuvrait nécessairement au service de la vérité et qu’il ne pouvait pas se tromper… ou, pire, nous tromper.
Dans l’affaire Dreyfus, comme avec l’affaire al-Dura, une bonne partie des élites françaises se fit complice de la fabrication, ou de la protection, d’un faux antisémite et les faussaires utilisèrent la loi contre la diffamation pour essayer de réduire au silence leur principal critique, Émile Zola.
Ceux qui se lancèrent dans le combat paraissaient isolés autant que vulnérables dans leur quête de justice et de vérité. Et pourtant, le courage et la lucidité militante d’un petit groupe de citoyens déterminés ont fini par vaincre toutes les puissances sociales coalisées, l’état-major, l’armée et l’Église. Un contre-pouvoir animé par des idéaux a détruit le système bâti par les faussaires et leurs complices, suivis par les conformistes.
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L’exemplarité de « l’Affaire » tient à son heureuse issue, au terme d’un difficile combat pour la vérité. Une fois celle-ci établie et reconnue, la possibilité s’ouvrit enfin de rendre justice à l’innocent faussement accusé et gravement diffamé. Ce combat fut mené par des lutteurs solitaires mus avant tout par le désir de vérité, et il a lui-même fait tradition en France : d’Émile Zola et Charles Péguy à Claude Lanzmann et Serge Klarsfeld, en passant par Marc Bloch. Sans oublier le père Desbois.
Dans l’affaire al-Dura, contrairement à l’affaire Dreyfus, le Juif innocent injustement accusé n’est pas un individu, c’est un être collectif : les Israéliens, diabolisés à travers leur armée polémiquement construite comme tueuse d’enfants palestiniens ou arabo-musulmans, et, plus largement, les « sionistes », c’est-à-dire les Juifs, pour tous leurs ennemis.
La comparaison avec l’affaire Dreyfus appelle en outre à réfléchir sur la nature du pouvoir abusif qui, dans l’affaire al-Dura, s’oppose à l’établissement de la vérité sur les faits. Ce pouvoir composite n’est plus celui de l’armée alliée à l’Église sur fond d’antisémitisme assumé, c’est celui d’une partie du monde médiatique et de la classe intellectuelle, défendant des intérêts corporatistes sur fond d’antisionisme plus ou moins radical, et plus ou moins assumé.
En 2026, plus d’un siècle après la démonstration philologique que les « Protocoles des sages de Sion » étaient un faux, des centaines de millions d’individus, dans le monde, croient toujours à leur authenticité et sont persuadés que ce document révèle la satanique « conspiration juive internationale », devenue le terrifiant « complot sioniste mondial ». On n’a donc pas à s’étonner du fait que des millions d’individus, dans le village planétaire, croient toujours que le reportage al-Dura est le fidèle enregistrement d’un événement réel et qu’il révèle en outre la nature criminelle des « sionistes ».
Le contexte idéologique a changé, mais les stéréotypes négatifs demeurent. Ceux qui ont fait circuler la rumeur selon laquelle Philippe Karsenty était un agent des services secrets israéliens, c’est-à-dire un « traître » travaillant pour l’étranger, ont fait renaître la principale accusation antidreyfusarde. Le capitaine Dreyfus était accusé d’une façon mensongère de « trahir la France », le franc-tireur Karsenty est accusé de trahir France 2, érigée en source de vérité.
L’image incontrôlée est devenue une arme létale
Cette affaire révèle un phénomène plus large : la facilité avec laquelle des images non vérifiées peuvent devenir des armes symboliques dans les conflits contemporains. Elle met en lumière les failles déontologiques de certains médias, l’instrumentalisation systématique de la cause palestinienne par divers groupes politiques et religieux, et l’impact international d’une narration non étayée. Pour certains analystes, l’affaire al-Dura accommode à la propagande antijuive moderne l’accusation de meurtre rituel, réactivant des stéréotypes archaïques dans un langage pseudo-politique.
En définitive, l’affaire al-Dura démontre comment un reportage télévisé, non vérifié et interprété hâtivement, a pu nourrir un récit globalisé où Israéliens et Juifs sont assimilés au mal absolu. Cette mystification médiatique, largement relayée, a eu des conséquences réelles : violences antijuives, légitimation de crimes terroristes et polarisation accrue du conflit. Elle reste un cas d’école sur la responsabilité journalistique et sur la puissance des images dans la construction de mythes politiques contemporains.
D’où l’importance d’établir et révéler de manière indiscutable que le reportage de Charles Enderlin n’était qu’une pure et simple mise en scène.
Pour en savoir plus, voir Pierre-André Taguieff : La Nouvelle Propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, Paris, PUF, 2010 ; Criminaliser les Juifs. Le mythe du « meurtre rituel » et ses avatars (antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme), Paris, Hermann, 2020 ; Les Protocoles des sages de Sion des origines à nos jours, Paris, Hermann, 2024.
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