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"Union des droites" : Bruno Retailleau et le poison du soupçon

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"Abominable." Le mot est lâché avec un brin d'humour. Il arrive à Bruno Retailleau d'utiliser cet adjectif pour résumer la gestion quotidienne d'un parti politique. Personne ne l'a forcé à s'emparer de LR, mais tout de même... Il y a ces ego - parfois risibles - à ménager. Ces querelles internes à solder. En ce début 2026, le patron des Républicains est servi. Le Vendéen est sommé par ses pairs de sanctionner plusieurs cadres LR flirtant avec l'extrême droite.

Le patron LR de la Haute-Savoie Martial Saddier est soupçonné d'avoir favorisé le candidat ciottiste Antoine Valentin face au prétendant LR lors d'une récente législative partielle. "Il n'a pas joué le jeu", a glissé Bruno Retailleau à un élu venu lui demander sa tête. Lors d'une réunion de groupe, la députée LR des Alpes-Maritimes Michèle Tabarot a épinglé mardi 10 février le silence de la direction du parti face à une série d'ententes locales sur ses terres. Comme ce soutien apporté par l'eurodéputé LR Christophe Gomart à Eric Ciotti aux municipales de Nice. "Ce département est un laboratoire", a-t-elle mis en garde l'ancien ministre de l'Intérieur.

Voilà le dilemme de Bruno Retailleau. Sortir le bâton, au risque de s'entraîner dans une spirale d'exclusions mortifères pour un parti en crise. Fermer les yeux sur ces écarts, quitte à nourrir le procès en accointances coupables avec l'"union des droites". "S'il est hostile à cette alliance, pourquoi ne règle-t-il pas ces problèmes ?", lâche un élu LR, avec l'apparence de l'évidence. Dans un courrier adressé à l'ex-locataire de Beauvau, le président des Hauts-de-France Xavier Bertrand demande une "clarification de la ligne stratégique" du parti. Le poison du soupçon, toujours.

"Vous allez bien le rejoindre ?"

Alors, cette alliance ? La question est posée à longueur d'antennes à Bruno Retailleau. Parfois de manière accusatoire. Parfois comme une supplique, par exemple dans les médias du groupe Bolloré. "Ils sont pour l’union des droites matin, midi et soir", glisse en privé Bruno Retailleau. L'intéressé déroule le même discours, hostile à toute alliance avec le Rassemblement national. Il prône "l'union des électeurs" RN et LR, qu'il espère rassembler comme l'avait fait Nicolas Sarkozy en 2007.

N'a-t-il pas déjà prouvé sa bonne foi ? En juin 2024, la droite tremble après l'accord fracassant noué par Eric Ciotti et le RN en vue des législatives. Dans son bureau du Sénat, Bruno Retailleau reçoit un appel de Pascal Praud. L'animateur de CNews a besoin d'être rassuré : "Vous allez bien le rejoindre ?" Niet. Le Niçois n'est suivi que par une députée sortante, l'Azuréenne Christelle d'Intorni. Le vice-président de la région Ile-de-France Geoffroy Didier se fend alors d'un SMS à Eric Ciotti. "Souviens-toi de l'esprit de 2007."

Rien n'a changé. De causes profondes empêchent toujours l'exil d'élus LR vers le RN. Les cadres du mouvement sont davantage modérés que leurs électeurs. Des doutes subsistent sur la capacité de l'ex-FN à remporter la présidentielle, rendant périlleux le grand saut. La transhumance vers l'extrême droite conserve enfin une charge symbolique lourde. Elle frappe d'opprobre social ceux qui s'y aventurent. L'eurodéputé RN Thierry Mariani l’a confié un jour à un cadre LR : "J’ai mis du temps à passer le cap. Socialement, expliquer qu’on va rejoindre le RN n’est pas si facile."

"Il y a du snobisme chez nous"

Et puis, la droite nourrit une certaine condescendance envers le RN. Celle du "parti de gouvernement" rodé à l'exercice du pouvoir - et sa complexité - envers le parti protestataire. "Ce qui nous différencie est moins programmatique que culturel", note un proche de Bruno Retailleau. Un hiérarque LR résume : "Il y a du snobisme chez nous." Les figures de Jordan Bardella et de Marine Le Pen inspirent parfois un mépris feutré, à rebours du respect envers un haut fonctionnaire lettré comme Edouard Philippe. Qu'importent ses attaques contre le macronisme : la droite partage un fonds culturel commun avec le centre, inexistant avec le Rassemblement national. Elle s'est d'ailleurs alliée avec le premier dans plusieurs grandes villes aux municipales, ce qui n'écarte pas quelques possibles rapprochements insidieux avec le RN au second tour dans des communes de moindre importance.

Et pourtant, le soupçon d'alliance n'a jamais été aussi fort. Le rapport de force entre les deux mouvements s'est inversé en quinze ans. Il y a, surtout, ce glissement idéologique des Républicains. Nicolas Sarkozy conjuguait en 2007 ses emprunts aux thèmes du FN - immigration, identité - à de féroces critiques contre Jean-Marie Le Pen. "Je suis très attaché au droit du sol", lui assurait-il lors d'un débat télévisé en 2002, faisant l'éloge de la "diversité". De ce cours magistral, la droite ne retient que la première leçon. Elle n'oppose plus que des arguments économiques au RN, rendant crédible l'hypothèse d'un rapprochement.

Crise existentielle

La construction d'un adversaire commun aiguise les doutes. LR et RN érigent la gauche en ennemi absolu, justifiant quelques rapprochements de circonstances. "Pas une voix pour la gauche," clamait Bruno Retailleau en octobre 2025 à l'occasion d'une législative partielle entre l'UDR d'Eric Ciotti et le Parti socialiste. De quoi cet appel est-il le nom ? Là encore, procès d'intention et soupçons vampirisent tout. Version A : une simple consigne de vote face au mal absolu. Version B : une préparation des esprits à un accord d'appareil, avec l'épouvantail LFI comme idiot utile.

Ces doutes illustrent la crise existentielle vécue par la droite, traversée par tant de conflits internes. Une majorité de sympathisants LR réclame l'union des droites. Le parti peut-il fermer les yeux sur cette doléance au nom de son histoire ? A quel moment le pragmatisme l'emporte-t-il sur ces réticences culturelles ? 2027 approche. LR s'interroge sur l'identité de son futur candidat. C'est son destin tout court que le parti devra choisir, avant et - surtout - après l'élection.




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