«Ô toi, l’étranger qui passe, va dire aux Spartiates…»
Spécialiste mondialement reconnu de la Grèce antique, Paul Cartledge accuse aujourd’hui ses 78 ans. Sous les auspices des éditions Passés/composés, l’élégante traduction de Simon Duran offre en français, sobrement intitulée Les Spartiates, la somme magistrale de l’émérite historien de l’université de Cambridge, parue il y a quelques lustres de l’autre côté de la Manche, référence insurpassée en la matière.
Le livre ne se contente pas de retracer, de 480 à 360 avant notre ère, la geste épique de la cité-Etat depuis son ascension jusqu’ à son déclin. Il inscrit son histoire dans le mythe enveloppant l’orgueilleuse cité lacédémonienne, parvenu jusqu’à nous, comme l’on sait, à travers les récits de Thucydide, d’Hérodote, de Xénophon, d’Aristote, de Plutarque … Au-delà des innombrables péripéties (bataille des Thermopyles, tremblement de terre des années 460, guerre du Péloponnèse…) et autres effigies légendaires (Alcibiade, Hélène, Léonidas…) qui jalonnent la narration, dans une densité factuelle parfois intimidante pour le non spécialiste, c’est l’habitus spartiate dans toutes ses composantes, ses rituels, licences, interdits que restituent ces pages. Et c’est là sans doute l’aspect le plus fascinant du propos, celui qui vous aimante d’un bout à l’autre à cette lecture.
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Ainsi par exemple : « pendant les sept premières années de leur existence, les garçons grandissaient au sein du foyer […] mais à compter du septième anniversaire […] ils étaient intégrés au système obligatoire et collectif qu’on appelait l’agôgè – l’éducation. Jusqu’à leurs 18 ans, les garçons étaient alors répartis en ‘’meutes’’ ou ‘’troupeaux’’ et placés sous la garde de jeunes adultes spartiates ». Et l’auteur d’évoquer alors « l’institution de la pédérastie ritualisée » qui a fait couler tant d’encre. De fait, « après ses douze ans, tout adolescent spartiate était censé accueillir comme amant un jeune adulte ». Mœurs si contraires à nos prescriptions morales sur la sexualité ! S’il est vrai que chez nous, dans L’Usage des plaisirs et Le souci de soi, Michel Foucault, en son temps, a passionnément creusé la question s’agissant de la Grèce classique comme de l’antiquité romaine, Cartledge à son tour nourrit la connaissance que nous avons de ces pratiques viriles, voire virilistes, tellement étrangères à nos vues, à nos préventions et sans doute à nos actuels préjugés. Ainsi également de la chasse, impérieux rituel d’initiation, ou du repas pris en commun des guerriers âgés de vingt ans, interdits (du moins à l’époque classique) « de toute activité artisanale ou marchande, et même de toute activité économiquement productive », éphèbes doctement éduqués, de plein droit, à l’asservissement des hilotes, les Spartiates étant absous par avance de toute souillure liée à leur meurtre s’ils le jugeaient souhaitable…
Au passage, vous apprendrez que Sparte exigeait que le vin soit coupé d’eau, et consommé uniquement le soir ; qu’on y regardait les flèches comme des armes faibles et féminines à la différence de la lance et de l’épée du combattant hoplite, plus à l’aise dans le corps-à-corps ; que la divination ne faisait pas moins partie de l’art militaire que l’entraînement physique, et qu’à Sparte on était très pieux, à telle enseigne que « les anciens Grecs ne signaient pas les traités, mais prêtaient serment sous le patronage des dieux qui en étaient les garants » ; que « les épouses spartiates pouvaient avoir des relations sexuelles avec un autre homme que leurs époux, et sans encourir aucune sanction pour adultère » ; que le pouvoir féminin n’en était pas moins source d’anxiété parmi la gent masculine, quoique tout mariage débutât par un viol, symbolique et ritualisé ; que « le fruit idéal de l’union conjugale à Sparte était un enfant mâle », bien entendu ; qu’on était, dans ces contrées, particulièrement friand de chant choral ; que si chez les Grecs la tonsure était un signe de deuil, à Sparte habituellement l’homme avait le cheveu fourni ; que la fête des Gymnopédies, hommage à Apollon, se célébrait dans le plus simple appareil ; que si le spartiate n’avait pas le pied marin, l’Empire finit tout de même par armer une flotte, circa 404-371, mû par des visées expansionnistes qui accéléreront sa chute …
Si le cénotaphe des Thermopyles immortalise les héros sacrifiés à la puissance de Sparte, nous demeurons bel et bien cet « étranger qui passe», encore et toujours captivé par l’histoire de la mythique rivale d’Athènes.
A lire : Les Spartiates, par Paul Cartledge. 296p, Passés/composés, 2025
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