Joann Sfar : "La polarisation de notre société ressemble à ce qu'on observe sur les réseaux sociaux"
Si vous appréciez la cuisine italienne, Joann Sfar vous emmènera à coup sûr dans "sa deuxième maison" ; une adresse confidentielle, nichée à quelques encablures d'Odéon, au cœur du 6e arrondissement de Paris. Ses premiers déjeuners ici, l'auteur le plus Corto-Maltesien de la capitale les a partagés avec Wolinski, Cabu, et d'autres de Charlie. "Le début des années quatre-vingt-dix, une autre époque, un autre monde", sourit un brin nostalgique le dessinateur qui recommande les pâtes, "toujours excellentes", avant de se résoudre à commander un des quatre ou cinq carpaccios de bœuf proposés à la carte. "C'est-à-dire que si je mange des pâtes, je n'arriverai pas à écrire cet après-midi", sourit - Joann Sfar sourit beaucoup - l'auteur de Terre de sang, le temps du désespoir (Les Arènes BD)*.
Ce pavé de six cents pages est le dernier de sa série sur le conflit israélo-palestinien commencée au lendemain du 7-Octobre. La trilogie bouclée, Sfar est certain désormais de vouloir revenir à ses premiers amours, la fiction. Mais avant, L'Express a voulu obtenir de ce modéré à l'extrême quelques vues du réel. Entretien.
L'Express : Vous avez intitulé ce livre Le temps du désespoir. N'y a-t-il pourtant pas, dans le flot de témoignages recueillis, de quoi entrevoir un espoir ?
Joann Sfar : J'ai rencontré des gens remarquablement ouverts d'esprit des deux côtés, et c'est là que réside, selon moi, la plus grande part d'espoir. Si j'ai appelé ce livre Le temps du désespoir c'est parce que je m'inscris dans la filiation de Kessel, qui a été un des premiers grands reporters français à raconter le Proche-Orient. Lui parlait, à un moment, d’un "temps de l’espoir" - l’époque où l’on croyait encore à des récits communs, à la promesse des nations modernes, au droit international, à une grammaire partagée des conflits. Or nous vivons plutôt l’inverse : l’effondrement des récits nationaux, l’affaissement du droit, la dislocation de ce qui, quand j’étais jeune, structurait l’idée d’un monde pensable. Dans ce paysage, Le temps du désespoir m’a semblé plus juste.
Ce qui interpelle en lisant votre BD, c’est le contraste entre les relations interétatiques et les relations interindividuelles. Vous racontez des enfants palestiniens et israéliens jouant ensemble, des médecins travaillant ensemble… Pourquoi, vu d’Europe, a-t-on l’impression d’un dialogue impossible ?
Depuis la France, nous pensons le Proche-Orient avec des catégories abstraites - "juifs", "musulmans" - tandis que sur place, la réalité est plus complexe. Les ultra-religieux israéliens ne se rangent pas mécaniquement à l’extrême droite ; notamment parce que certains sont favorables à des aides sociales, et hostiles à la conscription. Les Palestiniens ne forment pas non plus un bloc. Après le 7-Octobre, dans les hôpitaux israéliens, une part massive de soignants palestiniens ont pris en charge des blessés israéliens. L'un d'entre eux a confié à un chirurgien juif : "Si ma famille savait ce que je fais, elle ne serait pas contente."
Je pense aussi à ce libraire palestinien de Jérusalem régulièrement harcelé par l’armée israélienne. Son combat, dit-il, est d’abord un combat juridique : avec des avocats, en utilisant le droit israélien - et parfois il gagne. Il raconte qu’en Europe, cela déçoit : on s’attend à un héros romantique lançant des cocktails Molotov. Mais lui répond : "Je suis propriétaire, je paie des impôts, je suis pris dans ce système ; je me bats aussi avec le droit."
Vous vous réjouissez qu'Israël, en dépit du conflit, demeure une démocratie. Une de vos amis vous confie toutefois craindre que l'Etat hébreu ne finisse par devenir une dictature...
Israël est une démocratie sous pression, fragilisée. Il y a des attaques permanentes contre la Cour suprême et contre les contre-pouvoirs. Le paradoxe, c’est que les gens sur place ont une conscience assez aiguë des biais idéologiques. J’ai eu une scène qui m’a fait rire : un industriel palestinien, à Naplouse, me dit : "Quand je veux m’informer, j’écoute les chaînes israéliennes, j’écoute Al-Jazeera… et ensuite j’allume mon cerveau."
Vous mettez un point d'honneur à distinguer le régime de sa population. Il n'empêche qu'une partie importante de la population israélienne soutient Benyamin Netanyahou qui est à 45 % d'opinion favorable…
La guerre agit comme un amplificateur qui radicalise, simplifie, et rend le populisme plus séduisant. N'oublions pas qu'Israël est un régime parlementaire qui fonctionne avec la proportionnelle. Des partis très minoritaires peuvent devenir décisifs dans une coalition.
Les formations de Smotrich ou de Ben Gvir ne représentent qu’une fraction de l’électorat, mais cela suffit à imposer une forme de chantage au gouvernement, et à peser sur l’ensemble du pays. Malgré tout, je vois des signaux de rapprochements : les partis arabes à la Knesset cherchent des convergences avec la gauche israélienne pour se défaire des partis extrémistes. Mais ce qui abîme davantage l’intelligence collective, c’est la certitude qu’il n’y a plus d’issue.
Alain Finkielkraut dit éprouver, parce qu'il est juif, de la "honte" en voyant ce qu'Israël fait en Cisjordanie. Avez-vous déjà eu honte ?
Il y a là un glissement dangereux qui sous-entend que tous les juifs seraient responsables de ce que fait Israël. C’est précisément le raisonnement qu’on combat en Europe depuis des décennies. On passe d’un débat politique à une assignation identitaire. Et, dans ce cas, on nourrit - consciemment ou non - une logique d’antisémitisme : l’idée qu’un juif porterait en lui la responsabilité d’un État.
En France, on constate un niveau historiquement élevé d'actes antisémites, une recrudescence des actes anti-chrétiens et anti-musulmans ; sans compter le lynchage de ce militant identitaire par d'autres de la mouvance d'ultragauche… La tolérance à l'autre se meurt-elle ?
On voit se matérialiser une polarisation qui ressemble à ce qu’on observe sur les réseaux sociaux, mais transposée dans la vie réelle. L’an dernier, j’ai fait des dessins quand des militants de la Jeune Garde ont agressé à six contre un jeune juif. À ma connaissance, cela n’a pas fait les gros titres. Pourtant, cette violence est très préoccupante.
Il existe malgré tout des lieux où la tolérance résiste : les librairies, par exemple. Depuis le 7-Octobre, j’organise des rencontres auxquelles viennent des gens aux opinions très différentes, parfois très tranchées, y compris sur le Proche-Orient. Mais ils viennent parce qu’ils ont besoin de parler et d’être écoutés.
Vous avez tout de même été agressé trois fois depuis le 7 octobre 2023....
Et je n'en ressors pas découragé ! Je parle de la Palestine et d’Israël depuis trente ans. Ceux qui m'insultent en parlent depuis deux ans - ils en parlent déjà un peu moins. Quand ils auront cessé, moi je continuerai.
Comment expliquez-vous le fait que vos déplacements ne suscitent pas les mêmes passions que ceux d'autres figures qui s'expriment sur le conflit, comme Rima Hassan ?
Lorsque l'on reprend, d’un côté, les mots du Hamas, ou, de l’autre, les mots de l’extrême droite israélienne, on ne fait pas avancer le Proche-Orient, on fabrique de la haine et un conflit français. Ce que je ne comprends pas, c'est que nous n’ayons pas davantage de vraies voix palestiniennes - non pas des gens qui utilisent la cause palestinienne pour importer de la violence ici, mais des voix capables de porter un discours qui rende possible un avenir de justice et de paix là-bas. Il faut davantage d'initiatives comme celle de Standing Together, où Palestiniens et Israéliens manifestent ensemble contre les injustices, y compris pour Gaza.
Le fait d'adopter une position non caricaturale ne vous attire pas la foudre des deux camps ?
Quand j’ai parlé de la souffrance palestinienne, j’ai été attaqué jusque dans mon cercle amical. Mais mon travail est d’empêcher la déshumanisation. Il y a trente ans, quand vous alliez parler du Proche-Orient à Sciences Po, les étudiants maîtrisaient le dossier, lisaient largement, connaissaient les dates, les acteurs, les débats. Aujourd’hui, ce n’est souvent plus le cas. Beaucoup n’ont lu que deux ou trois livres très idéologiques, placés dans leurs mains d’un côté ou de l’autre, et ils n’ont pas de vision générale. Le livre que j’essaie de leur mettre entre les mains, c’est L’Histoire de l’autre, rédigé par des historiens palestiniens et israéliens au moment des accords d’Oslo. Les pages de gauche contiennent le récit de l’historien palestinien ; celles de droite, celui de l’historien israélien ; année après année depuis 1920. C’est là qu’on comprend que les narratifs possèdent chacun une part de vérité.
La pénétration du conflit israélo-palestinien dans la société française aurait-elle pu être évitée ?
Bien sûr ; mais ça aurait aussi pu être pire, ce qui montre que tout le travail mené depuis trente ans sur le "vivre ensemble" n’est pas inutile. On a vu ailleurs - en Belgique, aux Pays-Bas, en Angleterre - des explosions de haine que la France n’a pas connues au même degré.
Reste que beaucoup de Français juifs ont quitté les quartiers populaires où ils vivaient, pour rejoindre des quartiers perçus comme plus sûrs. Et aujourd’hui, beaucoup vivent une forme de "marranisation" : ils cachent de plus en plus des signes d’identité, par peur. J’ai eu, il y a deux semaines, une discussion pénible avec un enfant de cinq ans et demi : je lui ai dit qu’il fallait cacher son étoile. Il m’a demandé : "Pourquoi ?" Je lui ai répondu : "Parce qu’il y a des gens qui n’aiment pas les juifs." Et lui, très simplement : "Mais moi, j’aime bien les juifs."
Ce qui ne vous a pas empêché de décider à 53 ans de porter l'étoile de David...
Parce que je suis furieux en tant que Français. Avant même la riposte israélienne, j’ai vu les violences anti-juives exploser en France. Le paradoxe, c’est que je ne suis pas religieux, je ne suis pas "communautaire". Mais je tiens la polyphonie. Être juif ne m’intéresse que si c’est une manière d’être juif avec des gens d’autres cultures, d’autres religions. Quand on me dit : "Tu es plus juif aujourd’hui qu'à l'époque du Chat du rabbin" (NDLR : sa bande dessinée parue en 2022), je réponds que non. Simplement, Le Chat du rabbin naissait dans une époque plus paisible ; aujourd’hui, je suis rattrapé par l’angoisse. Mais je crois au crayon, je crois au dialogue, je crois aux rencontres, à la musique… à ce qui relie. En France, il existe encore quelque chose de très précieux : un espace public, des lieux, des rendez-vous, des institutions culturelles, une idée du bien commun. C’est fragile, mais c’est réel.
Vous ne quitterez donc pas la France, comme vous l'avez envisagé un temps ?
J'aspire plus que tout à mener une vie paisible, pouvoir être ce que je suis, tranquillement, sans avoir à me méfier tout le temps. Cette année, des milliers de familles juives sont parties vivre en Israël au cœur de la guerre. Et on sait très bien que, le jour où la guerre sera finie, elles seront probablement plus nombreuses. Ce n’est pas par idéalisation : c’est souvent pour les enfants. Beaucoup ont peur pour eux. Et ce n’est pas une invention. Des agressions, il y en a.
On parle beaucoup, a fortiori depuis le 7 octobre 2023, d'une montée de l'antisémitisme de gauche, par opposition à l'antisémitisme qui a longtemps prospéré à l'extrême droite. Lequel vous fait le plus peur aujourd'hui ?
Tous les antisémitismes sont à craindre. Mais ce qui me dérange le plus dans l'antisémitisme de gauche est qu'il charrie une forme de racisme anti-musulmans - au sens où l’on essentialise, où l’on fige comme un bloc qui serait animé de passions antisémites. Cela relève d'une vieille méthode politique qui consiste à jeter les communautés les unes contre les autres. Pendant la guerre d’Algérie, certains élus d’extrême droite savaient très bien jouer ce jeu-là.
Dans mon ouvrage précédent, j’ai longuement discuté avec un avocat lyonnais proche de la gauche radicale. Il me disait qu’il y a eu, juste après le 7-Octobre, un rendez-vous manqué : la gauche et l’extrême gauche auraient dû réunir des figures du monde musulman et du monde juif, les faire parler ensemble, publiquement, au nom de la justice et de la paix au Proche-Orient. Cela n’aurait pas été si difficile : on aurait pu trouver des mots communs, des points d’accord minimaux, une manière de tenir ensemble la compassion et le refus de la haine. Au lieu de cela, selon lui, un choix a été fait : chercher des voix sur la conflictualisation, sur l’affect, sur la haine.
*Terre de sang, le temps du désespoir, Joann Sfar. Les Arènes BD, février 2026, 608 p. 39 euros.
