Sandrine Rousseau à l’école des sorcières écolo
Par Nathalie MP Meyer.
« Pure invention » a riposté en substance le maire écologiste de Grenoble Éric Piolle quand Sandrine Rousseau, économiste, vice-présidente de l’Université de Lille, ancienne porte-parole des Verts, ancienne vice-présidente écologiste du Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais et surtout candidate comme lui à l’imminente primaire des écologistes en vue de 2022, l’a accusé de l’avoir bousculée lors de l’université d’été d’Europe Écologie Les Verts (EELV). « C’était très violent » a confié la protagoniste de l’incident au Figaro.
De quoi catastropher le secrétaire général du parti Julien Bayou. Le pauvre, il n’est qu’un homme ! Il lui est donc parfaitement impossible de porter un jugement fondé sur le degré de « violence symbolique » ressenti par une femme telle que Sandrine Rousseau. Mais il ne sera pas dit non plus qu’il reculera devant ses obligations, pour ainsi dire régaliennes, de chef de parti.
Sandrine Rousseau contre Éric Piolle
Après visionnage minutieux des vidéos disponibles, il semblerait donc que « l’affaire » se réduise en fait à une simple bousculade générale résultant du fait que Piolle, accompagné de nombreux journalistes, a interrompu Rousseau pour la saluer alors qu’elle était elle-même en train de parler à des journalistes. Sachant qu’il s’est également arrêté pour saluer des hommes qui donnaient aussi des interviews à des journalistes. Ouf, Piolle est innocenté de tout sexisme mal placé à l’égard de la candidate et l’honneur d’EELV est sauf !
Quant à Sandrine Rousseau, elle a commencé par rétropédaler un petit peu en tweetant d’abord qu’il n’y avait pas eu « d’invention » de sa part mais que ce n’était pas « très » violent (tweet effacé) pour rétropédaler complètement ensuite, à la faveur d’un entretien accordé au magazine L’Express :
Je n’ai jamais dit ça. Il n’y a jamais eu d’altercation avec Piolle. Il y a eu une bousculade avec des journalistes, je le maintiens.
Mais relancée sur le sujet, elle ne peut s’empêcher d’insinuer vaguement mais sûrement qu’il se serait bel et bien passé quelque chose de dommageable pour elle, un quelque chose qu’il faudrait exclure du champ de la pratique politique :
J’aurais aimé que le secrétaire national explique comment il empêchera qu’il se passe ça la prochaine fois.
Dispute de cour de récré qui ne mérite pas une seconde de notre attention ? Eh bien, oui et non.
Oui dans un monde d’adultes rationnels mais non dans le monde fabulé de Sandrine Rousseau. Éric Piolle a beau se dire féministe, il a beau vouloir « se déconstruire et se reconstruire » pour expérimenter au plus près ce que vivent les femmes – aux yeux de Sandrine Rousseau, il aura toujours le défaut d’être un homme. À tel point que pour elle, « s’il était vraiment féministe, il se serait désisté en [sa] faveur. » De là à penser que l’affaire de la bousculade n’est rien d’autre qu’une mesquine instrumentalisation de son statut de femme victime des hommes…
Une approche anticapitaliste
Quoique très proche de Jean-Luc Mélenchon politiquement, donc en ligne avec le Manifeste du Parti communiste (1848) qui semble n’avoir rien perdu de sa verdeur dans les cercles anticapitalistes malgré l’effondrement avéré de tous les pays qui l’ont mis en œuvre, et quoique partageant toutes les absurdes coquetteries de ses collègues écologistes sur l’horreur du nucléaire, les promesses enchantées des ENR, la divine douceur de la décroissance et l’indispensable taxation tous azimuts qui en découle, Mme Rousseau entend représenter la face féministe de l’écologie sous le nouveau nom d’écoféminisme.
Pour elle, la prédation productiviste du système capitaliste sur la planète que les écologistes dénoncent inlassablement depuis les années 1960 et 1970 n’est jamais qu’un aspect de la prédation plus générale à laquelle se livre le patriarcat occidental depuis des siècles, laquelle consiste, toujours selon elle, à « prendre, utiliser et jeter le corps des femmes, des plus précaires et des racisés » :
Ces discriminations-là […] sont inadmissibles. En fait ce n’est pas une option dans un projet politique, c’est profondément au cœur de la transformation écologique, parce que si on ne change pas la structure du pouvoir et la structure de notre société, on ne changera pas notre manière de consommer et notre manière de produire. Et donc voilà, la question écologique et la question sociétale, sociale, sont intimement liées. (Premier débat de la primaire écologiste, à 08′ 00″)
Que voilà beaucoup de constructivisme. Je suis d’accord avec Sandrine Rousseau sur un point : ces discriminations-là sont inadmissibles. Mais contrairement à elle, je ne les prends pas pour systémiques, je ne les prends pas pour le fondement de notre société.
Peut-être faudrait-il se rappeler que c’est bien le mode de production capitaliste, la mondialisation et le développement des échanges aussi bien commerciaux que scientifiques et culturels qui ont permis à des millions de personnes de sortir de la pauvreté, d’accéder à la santé et à l’éducation et de venir grossir les rangs des classes moyennes au niveau mondial.
Peut-être faudrait-il se rappeler également que malgré tous les défauts inexpiables des sociétés occidentales en fait de patriarcat, de racisme et d’exploitation des plus faibles, les flux migratoires persistent à aller des pays pauvres vers les pays riches, du sud de la Méditerranée vers le Nord de la Méditerranée et du sud de l’Amérique vers le nord de l’Amérique.
Peut-être faudrait-il se rappeler enfin que le mode de production capitaliste est en phase d’amélioration constante de ses processus de fabrication à mesure que les progrès technologiques le permettent, qu’il s’agisse de dépollution des sites ou d’utilisation judicieuse des ressources.
Quant à l’électricité nucléaire, peut-être faudrait-il se rappeler qu’elle est justement une énergie idéalement décarbonée et pilotable qui devrait intéresser quiconque aurait le projet sérieux de faire baisser la part des énergies fossiles dans le mix énergétique sans compromettre la sécurité de l’approvisionnement électrique des entreprises et des ménages. C’est du reste grâce à elle que la France fait partie des pays les plus « verts » de la planète.
Mais le nucléaire civil possède aussi la scandaleuse faculté de permettre d’envisager un développement économique en croissance, et ça, nos écologistes de combat ne le veulent à aucun prix. La taxation des riches, qui n’est pourtant que de la redistribution, pas de la création de richesse, suffira bien pour mener une politique sociale (Mme Rousseau est économiste, ne l’oublions pas…)
Réhabilitation des sorcières
Et voilà que mêlant audacieusement ses combats pour les femmes et ses combats contre le nucléaire, elle en vient à déclarer (dans un entretien publié le 25 août 2021 dans le n° 1518 de Charlie Hebdo) :
Le monde crève de trop de rationalité, de décisions prises par des ingénieurs. Je préfère des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR.
Des femmes qui jettent des sorts. Des sorcières, donc. Il faut dire que le féminisme actuel, de Muriel Robin à Marlène Schiappa en passant bien évidemment par Sandrine Rousseau, s’est employé à réhabiliter les sorcières dans lesquelles il voit des femmes qui ont défié l’ordre patriarcal de la société et qui ont payé cette audace de leur vie. Victimes ancestrales de féminicides, elles sont devenues le symbole « d’une des luttes les plus longues de l’humanité, celle pour l’égalité et les droits des femmes. »
Mais comment oublier que la référence aux sorcières jeteuses de sorts signifie aussi le triomphe de l’imprécation, des croyances et des grigris, le triomphe d’un monde obscur qui tourne le dos à l’esprit des Lumières, à la science et au savoir ? Sandrine Rousseau ne s’en cache pas, elle remet en cause les décisions prises sur la base de la rationalité et des techniques éprouvées des ingénieurs. Elle va même jusqu’à préconiser un rapport « sacré », donc quasi religieux, à la nature pour s’émanciper des religions existantes, jugées patriarcales sans exception.
Dans sa hiérarchie entre les femmes, sorcières, et les hommes, ingénieurs qui construisent des EPR, elle assigne à jamais les femmes à un statut de victimes des hommes, elle glorifie leur inculture et leur manque d’instruction, elle fait comme si aucune femme ne pouvait être ingénieur et comme si aucune femme n’avait participé au développement de l’industrie nucléaire en France. Joli programme, très émancipateur, vraiment. Et qui tombe assez mal, car s’agissant du nucléaire, on doit justement beaucoup à Marie Curie, deux fois prix Nobel (en physique en 1903 et en chimie en 1911) et à sa fille Irène nobélisée en chimie en 1935.
Finalement, on se prendrait presque à souhaiter que Sandrine Rousseau gagne la primaire des écologistes. Dans les débats de la présidentielle, elle constituerait un témoignage magnifique de la régression infernale dans laquelle l’écologie radicale veut tous et toutes nous faire tomber à marche forcée. Le féminisme, l’écologie, l’humanisme tout simplement, y gagneraient beaucoup.
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Titre modifié le 10/09/2021 à 12h12.