Léon Chestov, Le Pouvoir des clés (rééd.)
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Traduction du russe par Boris de Schloezer.
Présentation et édition de Ramona Fotiade.
Tome VII des œuvres telles que Chestov les avait lui-même ordonnées, Le Pouvoir des clés, publié juste après les horreurs de la première guerre mondiale, marque un tournant dans son œuvre, désormais plus ouvertement orientée vers le questionnement de la foi.
Le « pouvoir des clés », pour Chestov, c’est ce droit que s’arroge chaque homme, qu’il soit catholique ou athée, d’ouvrir pour lui-même et pour ses proches les clés du royaume des cieux, de croire que, s’il fait le bien, il obtiendra le paradis. Or, pour Chestov, l’homme doit renoncer à l’idée que ce pouvoir est entre ses mains, la vérité ne commence qu’au moment où la raison perd pied. On la trouve chez ces hommes (de Plotin à Nietzsche, de Shakespeare à Dostoïevski) qui, à un moment de leur vie, ont perdu toutes les clés et ont connu une expérience qui est de l’ordre de la révélation. Comme tous les livres de Chestov, et comme les grands livres de Nietzsche, Le Pouvoir des clés est construit sans esprit de système, en courts chapitres qui sont autant de petits essais, brillamment écrits, sans jargon philosophique.
Il contient en outre le premier article de Chestov sur Husserl, écrit dès 1916. Husserl, avec son projet d’établir définitivement « la philosophie comme science rigoureuse », est pour Chestov l’adversaire absolu — mais les deux philosophes s’estiment et se rencontrent à plusieurs reprises. « Memento mori » contribua, lors de la parution de sa traduction en 1925, à l’introduction de la phénoménologie en France.
« Si les horreurs de ces dernières années firent tomber notre présomptueuse assurance, les malheurs et les souffrances qui se sont effondrés sur nos têtes auront été de quelque utilité. Mais il est peu probable que cela se passe ainsi. Il faut croire que les hommes, ces perpétuels Sisyphes, se remettront de nouveau, dans cinq ans, dans dix, dans vingt ans, à rouler patiemment l’immense rocher de l’histoire, et s’efforceront, tout comme naguère, de le hisser dans les tourments au sommet de la montagne jusqu’à la prochaine catastrophe, jusqu’à ce que se répètent encore tous les malheurs dont nous fûmes les témoins.
La philosophie de l’histoire ne ressemble pas du tout à la description que nous en faisait Hegel avec une assurance si enviable et une si lourde insouciance. L’humanité vit non pas dans la lumière, mais au sein des ténèbres, plongée dans une nuit continuelle. Non ! dans mille et une nuits ! Et l’histoire “n’amènera jamais l’homme” à la lumière. »
Léon Chestov, « Mille et une nuits », préface au Pouvoir des clés, janvier 1919.
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On peut lire sur en-attendant-nadeau.fr un article sur cet ouvrage :
"Chestov ou la force d’oser", par Christian Mouze (en ligne le 12 octobre 2022).
« Le pouvoir d’oser tout fut toujours accordé aux peintres et aux poètes », écrit Horace cité par Chestov. Et, pour celui-ci, philosopher c’est s’en remettre davantage à l’audace qu’aux clefs offertes ou imposées par les Églises ou les États. Oser tant que l’on veut et peut. Si démesurée et folle et dangereuse que soit la tentative, l’audace en elle-même est déjà une réussite et porte son résultat : le défi. Notre époque en a besoin. D’ailleurs, les défis la sollicitent. Il est temps de passer à leur décuvage, pour enfin tirer le vin.